Dormeur

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Finaliste
Jury
Image de 2017
« Bianca, non à solo Pisolo » « Blanche, ce n’est pas seulement Dormeur »
Blanche-Neige et les Sept Nains


Pisolo ne dormait que rarement. Et pendant ses longues nuits d'insomnie, il restait raide, le regard fixe, perdu dans la vague obscurité qui emplissait les lieux. Sa chambre, vaste et vide, l'étouffait tandis qu'il ne pouvait, pour tenter de se distraire, qu'observer un grand miroir au mur, et son propre reflet.
Le matelas sous ses membres se soulevait et s'affaissait délicatement tandis que son corps devenait statue de marbre, loin au-dessus de la chaleur des draps.
Le seul confort qui restait encore était le battement contenu, mesure de tambour sourde, lente et lourde, de son propre cœur. Tout était froid, ne bougeait pas, alors qu'entre les replis des oreillers subsistait encore la moiteur d'un ébat qui n'avait pas été le sien, d'une jouissance que son corps avait vécu sans comprendre avant qu'il ne somnole, laissé seul par une de plus dont il ne se souvenait plus.
Cet intérêt que la passion apportait, il ne pouvait même pas se l'accorder à lui-même... Mais après tout, quelle importance ?

Pisolo était né acteur et personne ne lui avait jamais appris à s’intéresser à lui.
Sur les écrans géants, les soldats d'élite souriaient, jouaient le jeu, se mettaient dans la peau de ce que tout le monde rêvait d'être. Génie parmi tant d'autres, il excellait à donner à son visage toutes les expressions possibles et imaginables. Si un jour, il devait être prince, il serait ermite, ou chevalier, dès le lendemain. Tous les rôles étaient possibles.
Ses yeux-mêmes ne voyaient plus les choses de la même manière.
Quand quelqu'un lui adressait la parole, il ne jugeait plus sur la première impression ; il analysait. L'attitude, les mimiques, la façon de parler... Trente petites minutes lui suffisaient à faire de l'inconnu, quelqu'un qu'il connaissait par cœur et pouvait remplacer.
Plutôt qu'un être à part entière, il servait d’ardoise. Sur lui, on écrivait, on effaçait, on réécrivait et ce, à l'infini...
Le script de sa vie indiquait toujours les mêmes lignes ; avec tout le monde, commence par « Bonjour », demande si « Cela va ? » mais si la réponse n’est pas dans le texte, ne t’en soucie pas...
Reste toujours superficiel. Puis, « au revoir, à bientôt », comme si c’était la vérité alors que déjà, le visage nouveau se faisait oublier et tout recommençait, de zéro, selon les mêmes lignes.
Au fur et à mesure qu’il les répétait, il disparaissait. On ne le voyait plus que comme un « Bonjour », un « Cela va ? » et tout s’arrêtait là. Il n’allait jamais plus loin, car le script, à ce point, ne disait plus rien. Il n’avait pas envie de chercher que dire.

Parfois, quand on lui offrait gracieusement quelques minutes de répit, il s'asseyait dans un divan moelleux, l’esprit vide. A côté de lui, c'était toujours la même personne qui se reposait. Une jeune femme, étrange. Elle parlait de choses qu'il n'arrivait pas à comprendre, de volonté ; elle se posait des questions.
Et Pisolo tomba amoureux de cette chanteuse aux yeux de feu. Il était beau, elle était belle, ils étaient faits pour être heureux, faits, oui, c’est ce que le scénario disait.
Elle aimait les cheveux longs alors Pisolo laissa pousser les siens, éclaircit sa peau. Ce dont elle avait rêvé, il le devint. Mais, encore une fois, elle n’était pas intéressée.
Plus les jours passaient, plus elle semblait distante. Que se passait-il ? Pisolo l’ignorait et ne chercha pas à savoir.
Toujours, son regard se posait sur lui avec un éclat vif... Etait-ce du mépris dans sa voix quand elle criait, franche et honnête ; « Mais bon sang, réveille-toi ! Que t’ont-ils fait, dans quel monde es-tu né ? Comment ont-ils pu pomper, tout ce sang, toute cette vie, tes rêves et tes envies ? »
Elle ne pourrait jamais aimer une feuille de papier. Elle aimait les mots, clairs et hauts, extrêmes, ceux qui, parfois même, sonnaient faux, mais qui restaient les mêmes.
Elle n’aimait que les mots et lui, n’était qu’un simple matériau.
Pisolo n’était que « Quelqu’un », façonnable comme l’argile, prêt à être fondu comme un bout d’étain, plus tout à fait humain.

Il faisait froid et seul, de vivre une telle vie, qui resterait toujours, celle d'un acteur. Un acteur dans la peau duquel il était né et dans laquelle il se devait de rester. L'acteur. Celui qui peut tout être, quitte à s'oublier lui-même.
Assis sur le divan moelleux, une cigarette entre les doigts, Pisolo trouve son esprit étrangement vide. Contre sa peau, les vêtements de qualité sont doux. Pour la première fois, ses lèvres tremblent.
Etrange.
Les mots jouent et rejouent dans sa tête, porteurs d’une petite voix, qu’il peine à entendre.
« Réveille-toi ! » Dormait-il ? Lui qui passe ses nuits les yeux rivés au ciel...
« Réveille-toi ! » On le prenait pour un rêveur. Mais ce n’était pas rêver que de rester immobile sur son canapé, mis en cloche par les autres comme un aliment sous vide.
Les yeux ouverts, il dormait, dans son sachet plastique, dont on avait pompé l’air. Clairement, il voyait l’extérieur, la membrane transparente lui donnant l’impression d’y être. Mais il ne bouge pas. Ce serait trop d’efforts que de se lever pour percer la paroi.
« Réveille-toi ! » Alors Pisolo se bat, se bat contre lui-même sans envie de gagner. Tout est vide à l’intérieur. Asphyxiant. Paralysant.
Le canapé est confortable, après tout. Et l’emballage ne le laissera pas périmer. Il est en sécurité car il n’est jamais « Lui » mais toujours « Quelqu’un ».

Au final, il avait réussi à lâcher prise. A tout lâcher, tout laisser, tout brûler.
Quand il se lève enfin, les jambes flageolantes, il a l’impression de le faire pour la première fois. En quittant les draps, c’est un cocon qu’il brise. Car il sait ce qu’il fait et surtout, il sait Qui le fait.
Lui qu’on a laissé à sécher, dessécher, délaissé, ce « Lui » qu’il n’a jamais vraiment connu... Aujourd’hui, Pisolo Lui dit « Bonjour », répète « Cela va ? ». Mais, pour une fois, les mots ne sonnent pas juste ; ils sonnent vrai.
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