Dorian Blake

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Dorian Blake aimait les femmes et il était aimé d’elles, passionnément, à la folie... Il était si beau avec ses yeux gris-bleus à faire chavirer une frégate, sa démarche à la fois virile et féline, cette classe naturelle avec laquelle il pouvait asséner, comme un coup de poignard, une phrase assassine à quiconque osait le contrarier. En dépit de son charme irrésistible, cet élégant trentenaire aux costumes taillés sur mesure n’était pas un tendre. En tout cas pas avec le personnel de l’entreprise qu’il dirigeait avec Lewis Sharpe, son associé et ami de longue date : une scierie dans les Catskills. Lorsque les deux hommes décidèrent d’un commun accord de réduire leurs coûts de main d’œuvre, le couperet tomba sans ménagement : c'est Dorian qui s’en chargea, licenciant une vingtaine d’employés sans états d’âme, restant sourd aux protestations des syndicats. En amour, il devait certainement être moins froid car les femmes qui le croisaient fondaient littéralement. Il faisait des jaloux en se taillant la part du lion : aucun rival n’osait se mesurer à ce séducteur-né.
Dorian suscitait bien des fantasmes, mais qui savait réellement quelque chose sur ses aventures amoureuses ? Il était d’une telle discrétion dans ce domaine. On parlait de ses conquêtes mais qui l’avait vu marcher dans la rue, dans un parc, ou ailleurs, avec l’une de ces jolies femmes à son bras ? Quand un curieux tentait d’en savoir un peu plus, Dorian coupait court à la conversation.
Pourquoi cette pudeur ? Dorian était pourtant un homme qui aimait voir du monde, inviter des amis à dîner – il cuisinait divinement bien et celles et ceux qui avaient goûté à son chop suey en gardaient un délicieux souvenir. Il fallait le voir en tablier, manches retroussées, s’activer sur son plan de travail, choisir l’un des superbes couteaux de sa collection suspendue à la crédence et couper des oignons à toute vitesse avec la dextérité d’un chef : tchac tchac tchac ! Un virtuose ! C’était aussi un tennisman fort bien classé, au service redoutable, à la volée impitoyable, au revers slicé meurtrier, mais un joueur fair play par ailleurs. Jamais un cri, un coup de colère : il savait garder son sang-froid.
Qui pouvait se douter que Dorian Blake avait eu une enfance malheureuse ? Qui aurait pu soupçonner que le jeune homme raffiné et souriant qu’il était avait été placé dans une famille d’accueil à huit ans à cause des maltraitances qu’il subissait de la main de son père et de sa mère, tous deux drogués et alcooliques ? Il était donc parvenu à dépasser cette période terriblement sombre pour réussir sa vie malgré tout. Quelle résilience ! Cela aurait forcé l’admiration de celles et ceux qui le côtoyaient mais Dorian préférait garder le silence sur son passé tragique. Il n’en avait jamais parlé à personne, pas même à ses amis les plus proches.
Pour autant, sa compagnie était recherchée. Homme intelligent, cultivé, il s’intéressait à beaucoup de choses. Il gagnait très bien sa vie mais ne cherchait pas à capitaliser : son argent, il le dépensait sans retenue, sans une once de radinerie. D’ailleurs, tout le monde avait remarqué ce détail pittoresque : Dorian ne payait jamais rien par chèque bancaire. Il avait toujours sur lui des liasses de petites coupures et réglait tout en espèces. Sans doute aimait-il manipuler les billets et y trouvait-il une certaine sensualité, ou bien n’était-ce qu’une petite excentricité en accord avec son côté dandy ? N’avait-il pas des meubles style Louis XVI dans son salon ? Et pour se raser, il préférait le coupe-chou et le savon à barbe au rasoir électrique.
Si ses admiratrices avaient su que celui qui leur faisait tourner la tête n’avait en réalité jamais vécu avec une femme, que sous ses apparences de séducteur Dorian Blake n’avait jamais eu aucune relation amoureuse ! Elles n’en seraient pas revenues, toutes celles qui jalousaient ses conquêtes imaginaires, qui pensaient qu’une nuit dans ses bras valait plus que toutes les nuits passées avec un autre homme. Non, en vérité personne n’avait jamais partagé son lit, même s’il parvenait aisément à faire croire le contraire. Sa vie sentimentale, c’était le néant : rien, jamais, nul baiser, pas d’étreinte, aucune caresse, un vide abyssal.

Un dimanche matin de juin 1966, quand l’inspecteur Steele et sa brigade forcèrent la porte de son domicile, il était déjà trop tard. Dorian Blake s’était donné la mort en se taillant les veines. Qu’est-ce qui avait donc poussé ce fringant trentenaire à commettre l’irréparable ? Un chagrin d'amour trop fort lui avait-il brisé le cœur ?
Quand ils découvrirent la vitrine dissimulée derrière un épais rideau dans le bureau, Steele et ses hommes comprirent soudainement que le hasard les avait guidés vers la solution d’une énigme restée irrésolue depuis des années.
Elles étaient là, derrière cette vitrine, cheveux soigneusement coiffés, du blush sur les joues, du fond de teint, du mascara : Julie Schwartz, Shirley McLean, Rosie Jones, Sarah Mayer, Louise Drummond, Rebecca Stone. Six têtes parfaitement conservées grâce au froid. Qu’avait-il fait des restes des corps ? Il les avait brûlés, sans doute, car on n’avait jamais rien retrouvé des six femmes mystérieusement disparues dans la région des Catskills entre 1963 et 1966.

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