Donne des nouvelles, Marie.

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Juriste de formation, je n'exerce que des métiers très cadrés. Heureusement, j'écris comme je respire et c'est, finalement, tout ce à quoi j'aspire. Je n'invente rien, ou si peu, je sais  [+]

Samedi après-midi, 13 h 30, la pluie tombe en bourrasques, je rentre par les petites routes de campagne. La musique m’emporte un peu, je suis bien.

Soudain, en sortie de virage, une femme au milieu de la route. Elle est là, debout, immobile et figée, les poings serrés, prête à encaisser le choc imminent. Je donne un grand coup de volant, je l’évite, je regarde dans mon rétro, la voiture de derrière fait de même, sans réellement y prêter attention. Putain, cette nana va mourir ici, un samedi après-midi de février. Je fais demi-tour comme je peux sur cette route incroyablement dangereuse - j’ai une voiture un peu magique pour ça, j’accélère pour la rejoindre puis me stoppe net à sa hauteur.
- Mais bordel, qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes dingue, c’est dangereux, vous avez besoin d’aide ?
- Non, j’ai besoin de marcher, il faut que je marche. Ses cheveux noirs lui collent le front, l’eau ruissèle sur ses vêtements, son gros sac à dos noir a l’air de peser le poids de sa vie.
- Ouais, ok, ça j’ai bien compris, mais vous ne pouvez pas rester là, montez dans ma voiture. Vous allez où ?
Les automobilistes nous évitent, mes warnings brillent dans le gris de l’asphalte mouillé, le vent s’engouffre dans la voiture. Je répète très fermement qu'elle ne peut pas rester là. Elle traverse la route, ouvre la portière, monte du côté passager en peinant à rentrer son sac à dos et son seau, un sordide seau en plastique blanc. Immédiatement, l’odeur de putréfaction qui s’en dégage me colle la nausée. Je repense au seau de mon grand-père, celui dans lequel il transportait ses appâts pour aller à la pêche quand j’étais enfant. Je regardais avec dégoût les centaines d’asticots grouillant dans la sciure, comme un cadavre un peu bruyant et déjà entamé. Pourtant, elle ne ressemble pas à une SDF avec son duffle-coat bleu marine, plutôt à un scout avec ses gamelles. Emmenez-moi à l’église du village.
Naïvement cette réponse me rassure, elle rejoint des connaissances au village, elle voulait juste y aller en marchant sous la pluie car elle est en colère, c’est tout, ça arrive. Nous roulons quelques kilomètres.
Le parvis est désert, je fixe la grande porte en bois fermée et la pluie qui bat les pierres blanchies, je la regarde descendre d’un mouvement sec et cinglant. Elle semble en vouloir à la terre entière.
- Il n’y a personne ici, je ne peux pas vous laisser là seule sous la pluie !
- Vous avez raison, je vais mettre mon gilet jaune. Vous avez fait demi-tour pour moi ? Elle paraît étonnée.
- Mais où allez-vous ? Comment vous appelez-vous ? Avez-vous besoin d’aide ? Êtes-vous en danger ? Regardez, votre sac à dos est grand ouvert, vos affaires sont trempées. Elle s’arrête et me fixe.
- Vous le savez très bien, les femmes seules disent rarement où elles vont.
Je sursaute, elle me connait, elle sait qui je suis, mon ancien job, ma vie, elle sait que je connais moi aussi la peur, la fuite, la rage. Je me raisonne, évidement non, c’est impossible.
Mes questions en rafales, mon inquiétude et ma curiosité l’irritent. Je la supplie de prendre mon numéro de téléphone, elle me répond qu’elle n’en a pas. Je lui demande une ultime fois son nom, au moins son prénom. A bout, elle lève la tête vers l’église, marque un temps puis se tourne vers moi : Marie. Je comprends qu’elle ne me dira rien, sa présence d’esprit pour noyer le poisson me fait presque sourire mais je n’en ai pas le temps. Elle se penche vers moi dans la voiture, ses yeux noirs me transpercent, je vous préviens, j’ai pris votre immatriculation, ne vous avisez-pas de prévenir les pompiers, ça va mal très mal se passer pour vous. Non bien sûr, je ne me permettrais pas de le faire sans votre accord, je lui parle respect des libertés individuelles, j’emploie des mots compliqués, je me trouve stupide. J’essaie de réfléchir à ce que je peux faire, pas grand-chose.
Elle a enfilé son gilet jaune laborieusement, remis son sac à dos et replacé son seau blanc sous son épaule. Elle commence à s’éloigner vers la droite, parce que cette route mène bien vers la nationale. Je pense portait robot, avis de disparition inquiétante, il y en a tant en ce moment, je n’ai pas vu son visage, je suis incapable de le décrire mais je pourrais le reconnaître entre mille.
Je redémarre, il faut que je prenne une photo, quelqu’un la cherche forcément quelque part. Elle s’éloigne en marchant dans la boue. Je prends mon vieux portable qui s’éteint. Il me faut quelques secondes à peine pour le brancher. Pour une fois, il se rallume immédiatement, je relève la tête, les yeux rivés sur la direction qu’elle a prise, elle doit être à une cinquantaine de mètres à peine.

Rien. La route est vide, totalement vide.

Je roule au pas, je reviens, je repars. Deux femmes discutent au bord de la route, elles n’ont vu personne, aucune trace de la jeune femme au seau blanc.
Ma vitre passager est toujours ouverte, l’eau coule le long de ma portière. L’odeur putride sature l’habitacle, tenace et pesante. Je me mets à trembler. Sans ce détail bien réel, je croirais je suis devenue dingue, que j’ai rêvé. Je me penche sur le côté pour coller le nez sur le siège, le tissu ne dégage aucune odeur particulière.
J’ai la tête qui tourne, je colle le front au volant. Des idées terribles me traversent la tête, des mots dont j’ai honte, décomposition, amour, enfant, transport, restes. Foutue actualité.

Depuis ce jour, je scrute les faits divers et les avis de recherche, j’ai beau essayer de passer à autre chose, elle est là, elle flotte autour de moi chaque fois que je monte dans ma voiture.
Je crois à la puissance des mots, aux histoires incroyables, aux vies qui se croisent. Si tu traines un peu par ici, ça serait chouette que tu donnes des nouvelles, Marie.
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Öth Ma Moujab · il y a
bien . BIEN

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