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« Dodo, l'enfant do, »

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Miraje

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" Dodo, l'enfant do ". C'est sur cette comptine que j'ai connu Alice. Je ne sais plus qui l'a fredonnée d'abord mais je me souviens encore de son merveilleux sourire étonné quand elle m'a entendu pour la première fois. Ses yeux aussi bleus qu'un ciel sans nuage reflétaient tous les éclats du soleil de son cœur, et ses petites couettes blondes soulignaient entre parenthèses toute son espièglerie, lisible dans le livre ouvert de son regard malicieux. Avec mon apparence enjouée, curieuse et moqueuse, je lui ressemblais comme une sœur. Sauf que j'étais brune. Elle achevait tout juste son âge des " pourquoi ? " pour effleurer celui des " comment ? ". L'insouciance guidait ses pas. Elle venait d'avoir cinq ans.
Ses parents venaient de m'adopter. J'aurais pu rester encore bien longtemps dans mon orphelinat. Bien traitées, dorlotées, savamment alignées et mises en valeur, tout avait été mis en œuvre pour encourager le désir et faciliter le choix des nombreux visiteurs, et rendre ainsi le prix de la transaction anecdotique. Notre mise en lumière faisait fondre les plus hésitants. Nous arborions sans un mot notre plus belle expression, le besoin d'affection que nous irradiions faisait le reste. C'est ainsi qu'Emma, la jeune maman d'Alice se précipita vers moi sans hésiter, avec la bénédiction enthousiaste et émue du papa heureux de partager à l'unisson cet instant magique.

Ma rencontre avec Alice fut un émerveillement véritable et réciproque. Je devins dans la seconde qui s'ensuivit sa meilleure amie, sa confidente, sa compagne de jeu, son enfant. Je la dévisageais avec mes grands yeux tout ronds en clignant des paupières. Elle m'éblouissait ! Elle était ma petite maman, même si très souvent elle me demandait de lui chanter "Dodo, l'enfant do" pour la bercer.
Elle avait appris à me faire rire. Je ne savais pas pleurer...
Elle m'amenait partout dès qu'elle le pouvait. Nous étions inséparables.
Si ce n'est par la taille et la couleur des cheveux, nous étions jumelles. Elle me fit connaître toutes ses copines, partager leurs joies, leurs jeux, leurs peines. Le monde était immense et nous appartenait, sauf son école qui m'était interdite.

C'est un matin, au petit déjeuner, après plus d'un an intense de partages, d'émotions, et de complicité qu'elle m'apparut curieusement différente, préoccupée, fatiguée, la tête ailleurs. Elle n'en laissait pourtant rien paraître. Elle avait oublié son enthousiasme au creux de l'oreiller.
Elle ne le retrouva pas au fil des semaines suivantes. Elle en oublia de jouer, de sortir. Ses meilleures amies venaient souvent la voir. De mon côté, j'apprenais la solitude ; peu à peu, elle m'ignorait. Je n'étais plus la chose la plus importante de sa vie.
Même notre mère Emma perdit progressivement cet entrain qui rendait la maison si gaie. Les conversations des parents d'ordinaire si bruyantes et joyeuses cédèrent la place à des bribes de dialogues à mi-voix.
Les jours succédaient aux jours. Une brume envahissante constituée de milliers de points d'interrogations, un voile de questionnements s'étaient abattue sur tous les membres de la famille que chacun déplaçait silencieusement de pièce en pièce. Un brouillard opaque obscurcissait l'horizon d'un avenir incertain. Le temps des " pourquoi " et des "comment" avait refait surface de la plus insidieuse des manières, et leur attente restait sans réelle réponse. J'avais beau être la seule à garder la tête froide, je n'en étais pas moins déstabilisée.
Alice même paraissait succomber à la résignation. Ses yeux autrefois pétillants de milliers d'étoiles avaient au fond d'eux à présent tout le gris des nuages, ses joues si douces et roses à croquer, la teinte blafarde de la lune. Je faisais preuve de mon côté d'une patience d'ange pour retrouver, au prix de ses efforts, un soupçon de l'espièglerie que je lui avais connue. Elle me serrait alors dans ses bras, fort, fort, comme pour expulser le doute qui peu à peu l'envahissait. Et tous les soirs, Emma venait la bercer jusqu' à ce qu'elle s'endorme sur un sourire. Quant à moi, je somnolais dans mon coin, sans rien demander à personne, en continuant à veiller sur elle.
Je somnolais encore le matin où elle est partie, sans un câlin, sans même me dire au-revoir. Alice était devenue ainsi, malgré son jeune âge. Imprévisible, bizarre, taciturne.
Et je suis restée à garder la chambre en attendant son retour. De temps en temps, Maman Emma, les yeux rougis, montait. Je ne saurais jamais si c'était pour moi, ou pour voir le petit lit vide.
Par contre, à force d'attention, au fil des mots qui me parvenaient, j'ai appris qu'Alice avait rejoint une grande maison où elle était traitée comme une princesse, où tout le monde était très gentil avec elle. Un autre jour, Emma a murmuré, la voix tremblante d'espoir qu'Alice attendait un bonheur. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, j'ai été contente pour deux.


Aujourd'hui, Maman Emma est venue me chercher. Elle me tient par la main, ça me fait tout drôle. Il fait beau, très frais aussi. Il y a si longtemps que je ne suis pas sortie. Il y a beaucoup de monde, plein de gens que je n'ai jamais vus, bien habillés mais tristes. Maman pleure, mais c'est pas grave, elle m'a dit qu'on allait voir Alice ! Quelques enfants sont venues, des grandes surtout. J'en reconnais quelques- unes. Papa est là aussi. Il a mis un costume. Il est beau.
Nous traversons un quartier que je ne connaissais pas, en haut d'une colline, à proximité d'une forêt. Il est ceinturé par un haut mur et s'ouvre par un grand portail qui en sécurise l'entrée. L'allée centrale, bordée de vieux marronniers inspire le calme et la sérénité. D'ailleurs la foule parle à voix basse pour ne pas déranger, et je réalise soudain, ici, au cœur des conversations qu'Alice n'attendait pas un bonheur, mais plutôt un donneur. Même le bruit feutré des pas sur le gravier semble s'excuser de perturber le lieu. Certains édifices sont recouverts de fleurs, celui devant lequel nous nous arrêtons, plus que tous les autres. Peut-être la nouvelle maison d'Alice, si petite pourtant,et si basse... Emma sanglote sans retenue, et me serre de plus en plus la main. Elle va m'arracher le poignet. Elle devrait pourtant être autant heureuse que moi de voir sa fille.
Je ne comprends plus rien. Mes parents adoptifs sont repartis, la tête basse, courbés par le chagrin. Celui de m'avoir abandonnée sans doute, là, sur la pierre froide, assise au milieu des fleurs.

La nuit tombe. Je perçois le bruit d'un portail que l'on ferme, celui du goutte à goutte de la fontaine de l'allée centrale, aperçue en entrant, distillant le temps qui fuit, l'odeur des fleurs fraîches, celui des feuilles mortes. J'ai froid. Une brume épaisse recouvre délicatement d'une ouate douillette le dédale des travées. Il fait nuit. Des petits lutins courent entre les stèles, jouent à cache-cache. Des ombres d'enfants se dissipent dans des jeux qu'eux seuls connaissent, celles des grandes personnes papotent à même le marbre dans un bruissement estompé à peine par la brise dans les arbres.
Quand soudain je la vois. Alice est là. Alice est venue me chercher. Alice m'a retrouvée. Nous nous sommes retrouvées. Nous ne nous quitterons plus. Alice me guide. Alice m'entraîne.
Je suis née dans une boîte en carton. Elle, habite maintenant dans une caisse en bois. Elle ne m'a jamais parue aussi belle, avec cette nouvelle robe blanche que je ne lui connais pas. Elle me sourit, m'installe à côté d'elle, remonte le drap de satin. Elle ferme les paupières et s' endort. Moi, je garde les yeux bien ouverts. En verre, ils sont inusables. Je n'ai rien à craindre. Seules, mes articulations, avec les années, devraient rouiller et se distendre.
Pour l'instant, je n'ai qu'une seule idée. Lui fredonner le plus longtemps possible
"Dodo, l'enfant do," , jusqu'à ce que mes piles s'épuisent.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jak Baron · il y a
Pour une première nouvelle, c'est une belle réussite. Aurait du apparaître en finale.
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Miraje · il y a
MERCI . Mais peut-être pas assez de "brume" dans le paysage ...
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Françine Mistretta · il y a
Très beau texte empli de sensibilité.
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Alain Ferranti · il y a
Belle histoire, racontée de façon très originale, bravo.
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Alixone · il y a
Emotion, fluidité du style, j'aime beaucoup cette nouvelle.....
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MarieP · il y a
Une jolie histoire, bien écrite, qui nous tient en haleine jusqu'au bout et dont la chute est inattendue. Bravo.
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Fred Panassac · il y a
Dommage, c'était l'un de mes textes préférés dans le registre de l'émotion, il n'est pas en finale mais s'est bien défendu,
à bientôt pour d'autres lectures Alain.

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Miraje · il y a
MERCI . Mais ma brume légère (trop) n'a pas impressionné le jury !Compréhensible.
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Petitpoizonrouge · il y a
mon soutien, sur le fil !!!
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Denys de Jovilliers · il y a
Emouvant et bien écrit. Bravo !
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B86 · il y a
sublime récit bravo mes votes
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