Dix ans plus tard ...

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En cette belle soirée de fin d’été, le souffle du vent frais s’abattait sur la ville de New York.
C’était l’heure de promenade favorite de Samia, elle aimait sentir la brume humide du soir se poser délicatement sur son visage. Les derniers promeneurs arpentaient les allées de Central Parc. Nul ne pouvait se douter que Samia leurs enviait cette insouciance.
En effet, cela faisait dix ans maintenant que l’ombre d’un terrible souvenir hantait ses nuits et réduisait à néant ses ambitions les plus folles. Cela faisait dix ans qu’elle vivait avec un lourd secret, elle aurait aimé oublier l’impensable. Elle s’assit sur un banc, et se perdit dans ses pensées.

11 septembre 2001, 7h59, aéroport de Boston.
Mohamed El-Belli venait à peine de boucler sa ceinture à bord du vol 11 de la compagnie d’American Airlines, qu’une étrange sensation vint lui nouer l’estomac. Et si tout ne se passait pas comme prévu ?
Il lança un regard inquiet à son camarade Abdelaziz. Non il ne reculerait devant rien, il le fallait, au nom de tous les siens.

Une heure plus tard, Wall Trade Center, New York
Samia bloqua les portes de l’ascenseur, afin que son amie Betty Street, une jeune New-yorkaise ait le temps de la rejoindre. Les deux jeunes femmes s’étaient rencontrées douze ans plus tôt sur les bancs de l’université. La jeune irakienne, fille d’un brillant avocat envoyée aux Etats-Unis pour réaliser de belles études s’était tout de suite prise d’affection pour cette jolie rousse qui, malgré un humour quelque peu déboussolant n’en demeurait pas pour le moins attachante.
- « Ouf ! Merci Sami, s’exclama Betty encore essoufflée par sa course, j’ai vraiment cru que je n’arriverai jamais à l’heure à la conférence. »

Alors que l’ascenseur gravissait rapidement les étages de la tour, Samia ne pouvait s’empêcher de penser à son père décédé dix ans plus tôt lors de l’opération « tempête du désert ». Elle aurait aimé qu’il soit à ses côtés alors qu’elle s’apprêtait à donner sa première conférence … Tandis que la nostalgie se mêlait au trac qui l’envahissait son amie Betty lui donna une tape amicale dans le dos et lui souffla à l’oreille :
« Je suis certaine que tout sera parfait.»
L’angoisse qui la saisissait s’atténua alors un peu et elle parvint à sourire, au moment où l’ascenseur atteignait le cinquantième étage.

8h30 , au Wall Trade Center.
-Bon, Simon tu la met en route cette caméra ou pas ?, s’énerva Elliot, jeune journaliste français envoyé sur place pour réaliser un reportage sur Wall Street.
-T’énerve pas mon vieux ! On va la tourner ton émission ! Tu l’as voulue ta folle aventure New-yorkaise et bien tu l’as !, lui répondit Simon, un ami de longue date. Soudain un grondement menaçant retentit à travers la ville avant de laisser place à une détonation d’une ampleur effroyable, se traduisant par un nuage de feu.
- Oh mon Dieu ! Filme Simon !

8h46, à l’intérieur de la tour, au cinquantième étage.
Un vent de panique se faisait ressentir de tous côtés. Les vitres de la tour se brisaient dans le bruit d’une pluie de cristal .
Samia, terrifiée, empoigna la main de Betty et se précipita vers la sortie, jouant des coudes à travers la foule paniquée. Les deux jeunes femmes dévalèrent les escaliers.
Le bruit de leurs talons résonnait dans le brouhaha affolant. Arrivées au trentième étage les deux femmes s’arrêtèrent afin de reprendre leur souffle. Soudain un message retentit :
« Votre attention s’il vous plaît. Mesdames et messieurs. Le bâtiment dans lequel vous vous trouvez est sûr. Il n’est pas nécessaire d’évacuer le bâtiment. Si vous êtes en cours d’évacuation vous pouvez utiliser les portes d’entrées et les ascenseurs afin de revenir à votre bureau. »
Certains commençaient à remonter vers leurs bureaux alors que d’autres, indécis, ne savaient où aller.
Tout à coup, les jambes de Betty cédèrent sous le poids de la peur. Tandis que Samia tentait désespérément de la relever, Betty se résigna :
« Sauve-toi Samia. Pars devant je te rejoindrai. Cours ! »
Samia embrassa son amie et dévala les escaliers à grandes enjambées. Cinq minutes plus tard, arrivée dehors, elle se rua parmi la foule affolée …
Prise d’un vertige, elle tomba sur la chaussée, piétinée par une meute de personnes. Soudain elle sentit quelqu’un la soulever et l’éloigner du triste spectacle des Tours s’effondrant.

11 septembre 2001, quelques minutes avant l’attentat.
Mohamed El-Belli avait pris les commandes de l’avion depuis plus d’une heure maintenant alors que ses quatre complices semaient la terreur pour empêcher les passagers de faire échouer l’opération.
« Patience papa, pensa-t-il, dans quelques secondes je serai auprès de toi. Tu pourras être fier de moi. C’est l’Amérique entière qui va payer pour ce qu’ils t’ont fait … »
Mais il ne pouvait savourer pleinement cette victoire proche, car, il le savait, il ne reverrait pas sa famille. Même pas sa petite sœur Samia qui n’avait que dix ans lorsqu’à la mort de son père il était parti poursuivre ses études de droits à Hambourg. De retour au pays, il apprit que sa sœur était partie aux Etats-Unis. Il ne l’avait jamais revue depuis mais le souvenir de la petite brune ne le quitta pas jusqu’à son dernier souffle…

Central Park, le 11 septembre 2011, vers une heure du matin.
« Samia ! Mais tu es complètement inconsciente ! Ça fait plus de deux heures que je te cherche ! », s’exclama Elliot qui semblait plus soulagé qu’en colère de retrouver son épouse.
-J’avais besoin de réfléchir, lui répondit-elle
-Je vois … C’est la commémoration de demain qui te bouleverse. Tu sais si tu ne veux pas y aller je comprendrais tout à fait …
-Non je veux m’y rendre avec toi. J’y tiens. Je dois y aller pour Betty, pour mon frère et tous les autres.
Ils restèrent l’un à côté de l’autre un long moment encore à contempler le ciel. Peut-être que parmi elles brillait une étoile pour chacune des victimes.
« Et puis tu sais, murmura le journaliste à l’oreille de Samia, si tu ne te sens pas bien je serai encore là pour te soutenir, même dix ans plus tard. »



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Vdblinda Vanden Bemden · il y a
Je vote ! Parce que tout se mélange, la vie, l'amitié, les bons, les méchants, la famille, les motivations personnelles... et que finalement, chacun sait pour soi au fond de son petit coeur ! Et aussi parce que j'ai lu cette histoire sans lever le nez !