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Divagations

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Je commence toujours par ouvrir mon livre et je le referme dans les secondes qui suivent. Subjuguée par ceux qui m’entourent.
Cette attirance pour les autres, je l’ai toujours eue. Observer les gens, leurs attitudes, leurs visages, leurs expressions, leurs gestes, interpréter un regard, imaginer leur vie. Que font-ils là ? Tout le monde ne prend pas le RER pour aller travailler ou rentrer chez soi. D’abord, certains n’ont pas de travail. Et d’autres, pas de chez-soi.
Où vont-ils ? Que font-elles ? A quoi rêvent-ils ? Qui rejoignent-elles ?

Beaucoup de gens se pressent au prochain arrêt, je les vois s’agglutiner devant notre rame qui ralentit et je saisis cette occasion pour me lever et leur faire de la place.
Je me blottis dans l’angle, les cheveux collés à une publicité pour une nouvelle start-up de smartfood. Je m’y adosse sereinement comme on s’installe dans un bon fauteuil près d’une cheminée au feu crépitant, prête à prendre du bon temps. J’ai définitivement rangé mon livre dans mon sac, je sais que je ne lirai pas, j’ai trop de choses à faire.

La dame blonde m’interpelle la première. Grande, élancée, élégante... des allures de diva des années cinquante, elle semble en décalage total avec la réalité parisienne de 2017, mais elle incarne parfaitement l’image subliminale féminine des magazines de ma grand-mère, avec un talent qui me fait l’admirer au lieu de la plaindre. Sa jupe beige est légèrement fendue de sorte à y déceler une jambe galbée et douce, son haut cintré de couleur marron pâle est un mystère pour ma culture vestimentaire : cardigan, veste, cache-cœur, chemisier, rien ne correspond, je frôle la honte, soudain je mesure mes limites. Ses talons sont ceux que je n’ai jamais cherchés en magasin mais que je souhaiterais porter à n’importe quelle soirée, tant ils sont hauts, fins, dessinés, allongeant la jambe et enveloppant le talon de manière si parfaite que je ne peux plus détacher mon regard du bas de son corps, hypnotisée et souhaitant qu’elle se mette à marcher devant moi, mannequin ondulant sur un podium, envie incompressible d’admirer ces merveilles en mouvement. Je comprends soudain le désir des hommes sur des talons. Ce ne sont pas n’importe lesquels.
Je parviens à me détacher de ses mollets pour remonter tout à fait.
Elle sourit discrètement, un mince filet étirant sa bouche naturellement, une joie de vivre légère, spontanée ? Ou bien une bonne nouvelle qu’elle vient d’apprendre et qui agrémente son joli visage d’un rayon de soleil discret, tel un filet passant entre les volets d’une propriété en bord de mer. Elle ne se rend peut-être pas compte qu’elle nous sourit. Son rouge à lèvres pétant n’agresse personne et n’aguiche aucun homme, d’ailleurs aucun d’entre eux ne s’est encore autorisé à lui manquer de respect. Loin de moi cette pensée immonde de suggérer que les autres filles seraient à l’origine des querelles qu’on leur cherche, oups en plein débat sur la sexualité, le harcèlement et tous ces trucs dégueu contre lesquels je me bats comme une tigresse d’ailleurs, je me surprends en flagrant délit d’une pensée qui me dépasse et que je n’assume pas, je me débats avec mon cerveau un temps qui me semble interminable mais qui ne représente qu’une nano-quelque chose puisque ma Marylin – j’ai envie de la nommer ainsi à cause de sa blondeur et de sa grâce, de sa féminité extrême et de sa douceur apparente. Ma Marylin, disais-je, observe avec une grande concentration le bandeau des stations, va t-elle bientôt descendre et me quitter ? Quoiqu’il en soit je me suis auto-rectifiée : il n’est pas question de provocation mais de séduction, en réalité elle impose une distance car elle semble être dans une autre dimension. Une sorte de retour vers le futur où je serais la seule à la voir ?
Les portes s’ouvrent violemment et me l’arrachent : elle est arrivée à destination, elle souffle « Pardon, pardon » et on la laisse passer, elle glisse vers la sortie et disparaît avant que je ne sache si j’ai rêvé. Mon regard est de suite accroché par l’adolescent qui mâche un chewing-gum, renvoie son lambeau de cheveux de l’autre côté de son crâne et danse d’un pied sur l’autre comme si quelque chose le gênait, comme si rester debout et inactif en soi était une corvée, une épreuve. Changement d’ambiance assez brutal, je tente d’ajuster ma fréquence sensorielle mais c’est difficile, alors je décide de changer de cible. La jeune fille et son père. Il lui a passé la main sur l’épaule d’un geste protecteur, semble lui dire qu’elle ne craint rien. J’aime ce geste empreint d’un paternalisme rassurant et bienveillant, je déteste ce geste car mon cerveau fumant trop habitué aux dérives de notre société ne peut s’empêcher de penser que peut-être, il n’est pas son père et que peut-être, elle n’est pas sa fille. Comment savoir ? Comment supporter ? Que faire ? Et si je me trompais ?
Sensation désagréable de laisser mon imaginaire déborder à l’encontre d’une belle histoire d’un papa et de sa toute belle qui se rendent au musée du Louvre y admirer la dernière exposition de peintures ou à la Bibliothèque Nationale découvrir l’étendue du patrimoine littéraire entre lui, professeur de Lettres, et elle, passionnée de littérature. Mes divagations me déplaisent, je choisis de rester sur cette dernière hypothèse et de les laisser tranquilles, je saute à ce couple qui est entré à la station précédente. Ils viennent de se rencontrer, leur amour est jeune, leurs mains se touchent et se nouent, leurs corps sont proches, ils s’embrassent beaucoup et goulument. Et s’ils étaient amants, et s’étaient retrouvés sur le quai de la gare, rendez-vous clandestin avant de partir travailler, passer un peu de temps ensemble, voler quelques heures à une semaine chargée... ? Si l’adultère dont ils sont les protagonistes se déroulait sous mes yeux, en me créant complice à mon insu ?

Tiens : c’est mon arrêt. Je bouscule tout le monde. En quittant le wagon, une pensée m’effleure et m’amuse : que vont-ils imaginer à mon sujet ?

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Zurglub · il y a
Excellent texte ! Tranche de vie d’une « voyageuse » dans le métro dans laquelle je me reconnais bien. J’ai beaucoup aimé ce personnage féminin, cette Marylin. On est parfois touché par les visages qu’on croise dans le métro. Merci pour cette lecture !
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Frederique Alessandrini · il y a
J'ai fait le voyage avec toi et ça m'a plu. J'ai aimé la poésie et le rythme !
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Milena Knittl · il y a
Très joli texte, je fais toujours ça dans les transports ;-)
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Sandrine Daudeville · il y a
C'est marrant mais ça ne m'étonne pas ;-)
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