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Dit l'homme

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Yann Olivier

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La haute valise faisait une ombre droite près de l’homme. C’était une de ces valises-penderies qui n’existent que dans les halls des grands hôtels de classe internationale. L’homme s’y était adossé.

— Qu’est-ce que vous faites ? demanda l’autre.
— Je me repose, dit l’homme.
— Où allez-vous ?
— Je ne sais pas encore. Là où les forces me porteront.
— Ah ! Et d’où venez-vous ?

L’homme sembla chercher tout au fond de ses souvenirs comme au fond d’un sac profond, et répondit en s’étonnant lui-même.

— Je ne sais plus. Les kilomètres me l’ont fait oublier.

L’autre tournait autour de l’homme ; en inspection.

— Votre valise est bien grande. C’est votre maison que vous déménagez ? Et tous ces autocollants dessus ! Comme autant d’escales, c’est ça ? Je comprends que tant de kilomètres puissent effacer une vie.

Puis après une pause :

— Tiens ! Vous êtes assis sur quelque chose, dit l'autre.
— Ah oui, c’est vrai, dit l’homme.
— C’est une petite valise, dit l’autre.
— Oui c’est cela.

L’homme souleva les fesses, et retira la valise. Pour se rasseoir plus bas, sur le sol désormais.

— Je la reconnais, elle doit être à moi, dit l’homme.
— Ah, mais elle est rose. C’est peu habituel, s’étonna l’autre.
— Oui elle est rose. Et alors ?
— Vous venez de l’acquérir ?
— Elle me suit depuis longtemps je crois.
— Vous croyez... ?
— Je crois, dit l’homme en manipulant la valise.
— Mais est-elle à vous ?
— Peut-être...
— Il faut l’ouvrir pour en savoir plus !
— Oui, c’est une possibilité mais je n’en ai pas très envie.
— Pour quelle raison ?
— Il n’y en pas, dit l’homme. Aucune bonne raison. Je sais pourtant qu’une valise appartient toujours à quelqu’un, elle ne se promène jamais toute seule. Mais notre conversation, ces quelques mots échangés, font naitre un doute en moi ; je ne sais plus si elle m’appartient effectivement. La probabilité est forte, mais je ne suis pas certain.

— Pour savoir, il faudrait l’ouvrir, répéta l’autre.
— Oui mais si elle n’est pas à moi, c’est une violation de propriété, dit l’homme.
— Et si vous ne l’ouvrez pas, vous ne saurez jamais, dit l’autre.
— C’est vrai. Mais si la valise n’est pas à moi, je ne veux pas l’ouvrir. Et si elle est à moi, elle parlera de moi et de ma provenance ; elle me donnera des indices sur ma vie. Alors que je ne veux certainement pas retourner d’où je viens, puisque je l’ai oublié. Ou peut-être parle-t-elle de là où je vais, et dans ce cas, quel intérêt ?
— Laissez-moi regarder alors. Une valise c’est fait pour être ouverte. Donnez-la-moi, je ne vais pas vous l’user. L’autre était content de sa formule. Il souriait et continuait de tourner autour de l’homme.

— Non, ce qui est certain, c’est que cette valise n’est pas à vous. Et une valise, comme une brosse à dent, ou... un stylo plume, ça ne se prête pas. Surtout si la valise est pleine. Et elle se donne encore moins. Elle était sous mes fesses, et je l’ai enlevée mais je n’irai pas plus avant. Et puis vous la voyez cette valise, ça doit suffire à satisfaire votre curiosité.
— Non au contraire, dit l’autre, ça aiguise ma curiosité. Vous connaissez mal la nature humaine on dirait. Une valise ce n’est pas un objet ordinaire. Elle n’existe que si elle voyage, et donc que si elle s’ouvre. Elle vous sert à quoi cette valise ? Il faut me répondre, ça commence à m’énerver !
— S’énerver ne sert à rien, dit l’homme. Cette valise a une qualité indiscutable, et d’un genre particulier, c’est qu’elle fait passer le temps.
— Ah ?!
— Oui, que faisons-nous selon vous depuis le début ?
— Je le perds... dit l’autre.
— Quoi donc ?
— Mon temps.

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