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Dispersion !

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Crève Coeur

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Quand la guerre de tranchées les immobilisa pour des années dans leurs trous de boue, l'espoir reflua.

Ils avaient escompté une victoire rapide... Ils s'enlisaient dans des combats plus inutiles les uns que les autres... dans des assauts dévastateurs qui n'avançaient pas d'un mètre leur ligne de front. Mais un jour, on leur avait apporté une arme secrète. Des barils. Des containers entiers de fûts métalliques destinés à neutraliser l'ennemi. Ils renfermaient un « fluide à évaporer » magique qui paralyserait les tireurs, les rendrait hors de combat le temps d'un assaut éclair et laisserait le champ libre aux soldats pour enfoncer les lignes ennemis. Alors ils attendirent une nuit sans lune, puis le moment venu, ils crevèrent les barils et allumèrent des brasiers au-dessous. Aussi loin que portait le regard, des centaines de colonnes de gaz ne tardèrent pas à s'élever vers les nues,... et, poussées par un vent favorable, glissèrent doucement en direction des lignes adverses. Les milliers de tonnes d'un cocktail chimique formaient une brume artificielle, destinée à transformer les hommes en cadavres ou, à tout le moins, en légumes inoffensifs.

Au matin, plus aucune batterie ne répliquait. De l'autre côté du no-man's land, plus un bruit, plus une fumée ne montait. Le signal fut donné. Tous les occupants des premières tranchées montèrent à l'assaut du front ennemi. En une seule vague. Un raz-de marée cliquetant de tous leurs casques, leurs armes, leurs boucles de godasse mal ajustées. Montant vers les lignes adverses... et redoutant ce qu'ils allaient y trouver. D'aucun parlait de monceaux de cadavres déjà attaqués par des hordes de rats affamés. D'autres imaginaient des pantins aveugles, à la peau intégralement brûlée qui se traîneraient misérablement dans la boue des tranchées... suppliant que l'on achève enfin leur martyre.

Mais ils ne rencontrèrent aucun blessé. Pas un seul survivant ne vint à leur rencontre. Et pas un corps ne reposait à terre.

Personne.

Il ne trouvèrent que des uniformes vides et des casques renversés. Des dizaines d'accessoires à l'abandon mais des hommes nulle trace. Les vêtements, les armes, la nourriture... tous les objets du quotidien étaient là... prêts à l'emploi et même, pour un certain nombre, en cours d'utilisation lorsque leurs propriétaires avaient disparu. Que s'était-il passé ? Étaient-ils tous partis ? Et poussés par quelle urgence pour que même les cuillères soient restées dans les gamelles pleines de soupe ? Une retraite précipitée était peu probable. L'attaque au gaz avait été tenue secrète jusqu'au dernier instant afin de compliquer le travail des espions. Et la « brume de guerre » avait été si rapide à se répandre et on disait ces agents actifs si rapides... Le temps de décider d'enfiler son masque respiratoire anti-chimique et il était déjà trop tard. Et puis, aucune alerte - corne, alarme ou même cri humain - n'avait retenti dans la nuit.

Où étaient les gens ? Morts, à l'évidence.

Mais alors, où étaient les corps ? Mystère... Ils semblaient s'être évaporés.

La brume avait-elle « effacé » les hommes ?

Ils se sentirent mal à l'aise face à ce constat. Et en même temps, beaucoup plus légers. Cela n'était peut-être pas si important, en fin de compte... Cela n'était peut-être même pas grave du tout. D'ailleurs qu'elle était leur mission ? Que venaient-ils faire là ? Leurs pensées devinrent évanescentes, leurs peaux s'éclaircirent jusqu'à la transparence... Et leurs molécules commencèrent, elles-aussi, à se disperser dans l'atmosphère...

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Crève Cœur ! Je relis votre beau texte passionnant sur la "grande" guerre !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Papillon · il y a
Je vote pour cette approche apaisante d'un moment de l'histoire bien plus qu’horrible!
Bravo!

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Abderrahmane El Gorfté · il y a
Bien pensé, j'espère que le message est passé pour les responsables de ce monde. Bravo !
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Elena Hristova · il y a
Voilà une brume qui ne passe pas inaperçue
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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François Duvernois · il y a
Idée originale pour les brumes que d'évoquer les gaz pendant la grande guerre. Toutes mes voix.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Béatrice Gloda · il y a
Oui, j'aime bien. Allez jeter un œil sur le mien (je ne dis pas ça pour que vous votiez), juste pour la phrase en latin de la fin !
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Epicurien78 · il y a
Voilà un texte fort et bien mené. On ne peut pas ne pas penser aux horreurs de 14-18, bien que le mystère de ce gaz "dispersant" laisse supposer que votre Imaginarius met en œuvre un composé chimique plus inquiétant encore que le gaz moutarde... Avez-vous lu mon Passeur ? Rien d'Imaginarius là dedans, seulement la m^me triste ambiance d'un horrible conflit...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-passeur-4

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