Disparue

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Tous les bons livres sont pareils, ils sont plus vrais que l'aurait pu être la réalité. Ernest Hemingway  [+]

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« Une vraie mer intérieure, avec ses archipels, ses plages, ses bancs de sable. Mais aussi ses tempêtes où bien des navigateurs avaient fait naufrage. »

Je n'avais pas réussi à me lever, je lisais un vieux guide sur la Suède. Les formules toutes faites et les clichés touristiques réussissaient à me distraire un peu de ma poisseuse mélancolie. Cette phrase, qui décrivait le plus grand lac du pays m'avait remuée. Renvoyait-elle à mon propre naufrage ? En tout cas, j'eus le déclic et je pris ma décision.

Forcément, le lendemain, nous étions lundi. Mais cette fois, j'avais la patate, le plus beau lundi de ma vie. La jouissance que ce fut de voir mon boss devenir aussi blanc que ses chemises sur mesure. Ma démission lui faisait de l'effet. Notre duo était bien rodé. Ça le mettait manifestement dans l'embarras de devoir se chercher une nouvelle victime. J'eus un petit pincement pour mes collègues, je les aimais bien au fond. Mais l'idée de ne plus avoir à déjeuner au self tous les midis fut d'un réconfort suffisant pour ne pas pleurer.

Je n'ai pas vraiment réfléchi, je me suis dit que Léa et Manon, et même leur papa, comprendraient. Paul adorait discuter avec les mamans en attendant l'ouverture de la grille, préparer des crêpes pour le goûter, jouer à cache-cache dans le salon. Ce genre de choses qui m'échappaient. J'ai laissé une lettre sur la table de la cuisine.

J'ai ouvert le placard sous l'escalier, j'ai fouillé un peu pour retrouver le sac à dos et la tente que je n'avais jamais sortis de l'emballage. Achetés sur Amazon il y a deux ans. Un coup de tête : le bandeau publicitaire, « La légèreté c'est la liberté », avait déclenché le clic et le paiement. L'ensemble était conçu pour des coureurs solitaires souhaitant couvrir un parcours dans la nature, sur plusieurs jours, en toute autonomie. Fut une époque, je courais souvent, j'avais même commencé la préparation de l'ultra-trail du Mont Blanc. Et puis avec la naissance des enfants, j'avais laissé tomber tout ça. Juste un petit footing le dimanche matin et encore, s'il ne pleuvait pas.

En ne prenant que le strict nécessaire, on était censé pouvoir courir sans gêne avec ce sac sur le dos, la tente au fond, quelques vêtements, un tapis de sol et de quoi manger pour plusieurs jours. La notice expliquait comment optimiser et faire « la chasse aux grammes ». Le moment était venu de voir si j'avais fait un bon achat.

Et c'est ainsi que je me suis retrouvée, seule, en Suède, en pleine forêt, au bord du lac Värnen.

On me demande souvent comment je remplissais mes journées. C'était simple, je me levais, préparais mon thé, je mangeais. Puis je m'habillais, je pliais la tente, chaussais mes baskets, et je partais courir. Pas de petit déjeuner à préparer, pas de dispute pour le choix du dessin animé, ni de chaussures à retrouver sous le canapé. Je courais vingt kilomètres par jour au début, le temps de me mettre en jambe. Et au fil des semaines, je courais toute la journée. Le long du lac, à travers la forêt, avec l'odeur des bouleaux. Parfois, je courais pieds nus, histoire de reconnecter mes pieds et mon cerveau, les sensations que c'étaient. Le soir, je cherchais un coin pour planter ma tente, je dînais et j'allais me coucher. Dans le meilleur des cas, je dormais toute la nuit.

Je courais sans musique, attentive à mes pieds, mes genoux, mes articulations... Je pensais beaucoup. Tout se mêlait, sans ordre, ni cohérence, je revoyais toutes mes courses, les bonnes, les mauvaises, les blessures, mais aussi des recettes de cuisine, des échanges tendus en réunion, mon mari, mes enfants, des textes de Laura Kasischke, des souvenirs d'enfance effrayants. Et où j'allais dormir le soir. Et à mon frère aussi. Qui lavait sa voiture deux fois par semaine, qui était vendeur dans un magasin de bricolage. Qui avait fait construire sa maison, qui avait posé le carrelage lui-même, qui était mort deux ans auparavant. Qu'avait-il accompli ?

Parfois, je rencontrai des gens. Comme ce couple de motard qui faisaient le voyage qu'ils s'étaient promis de faire avant la naissance de leur fille. Elle venait d'avoir dix-huit ans. Ils parcouraient leur pays, me parlaient de la lumière particulière de la région du Värmland, de la présence envoûtante du lac. Ensemble, nous avons grillé des saucisses sur un barbecue public. Ils avaient eu la patience d'attendre pour tracer la route. Moi, j'avais fui mes responsabilités dans ce coin de Scandinavie.

Le plus dur furent les blessures, un genou très douloureux, qui m'a empêché de courir pendant dix jours. Et puis les jours de pluie, quand rien ne sèche. Un trou dans la tente, la nourriture qui manque, le froid qui empêche de dormir. Mais ça faisait partie de l'aventure.

Un jour, il avait plu toute la journée, j'ai croisé Helke, femme d'un certain âge aux longs cheveux bouclés, d'un gris sublime. Intriguée par mes baskets, c'est elle qui m'aborda. Elle avait couru de nombreuses années, et puis un jour, au trente-troisième kilomètre du marathon d'Oslo, elle s'était arrêtée, se disant « À quoi bon ? ». Nous avons sympathisé, elle a proposé de m'héberger pour quelques jours, le temps que la pluie se calme. Elle habitait une maison aux murs framboise, sur l'île de Brommö. Elle m'y emmena sur son bateau. Tous les clichés du guide suédois semblaient réunis chez elle. La décoration à la fois épurée et chaleureuse, le vieux poêle à bois, les senteurs de cannelle. Elle ne parlait pas beaucoup et passait son temps à tricoter. Je lui demandais de m'apprendre. Le point mousse pour débuter, puis des points plus audacieux, des constructions originales, des montages provisoires, l'art des rangs raccourcis. Mon esprit se calma, complètement absorbé par cet apprentissage. Mes pensées passaient l'une après l'autre, comme des nuages.

Quand je quittais Helke, elle m'offrit trois écheveaux de laine très douce, d'un bleu profond. C'est alors que je décidais, après avoir disparu pendant trois mois, de finalement de rentrer chez moi.

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