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Dis-moi que tu m'aimes

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Brice Gouguet

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Elle – Tu dors ?
Lui – Non. Toujours pas, non.
Elle – Préoccupé ?
Lui – Je ne sais pas m'endormir facilement quand quelqu'un est à côté de moi.
Elle – Je te dérange ?
Lui – Mais non, sinon je ne t'aurais pas proposé de te loger.
Elle – Peut-être que je te dérange, mais que tu ne veux pas le dire.
Lui – Tu ne me déranges pas.
Elle – Bon, bon...
Lui – Tu voulais me dire quelque chose ?
Elle – Pourquoi tu me demandes ça ?
Lui – On avait cessé de parler. On était plongé dans le silence et tu m'as demandé si je dormais. J'imagine que tu veux discuter, non ?
Elle – Mmh, peut-être.
Lui – Alors, tu veux parler de quoi ?
Elle – Je n'en sais rien. Je pensais que tu dormais.
Lui – Tu pensais que je dormais et pour ça, tu as engagé la discussion ?
Elle – Je pensais te parler pendant que tu étais assoupi.
Lui – Pourquoi parler à une personne qui ne peut pas répondre ?
Elle – Tu dois avoir une idée, non ?
Lui – Pourquoi tu ne veux pas le dire ?
Elle – Tu n'as jamais parlé à une personne assoupie ?
Lui – Mon ex, une fois.
Elle – Tu lui as dit quoi ?
Lui – Pourquoi je te le dirais ? Et d'ailleurs, tu t'éloignes du sujet. Tu voulais me dire quelque chose.
Elle – Je ne sais pas si je veux te le dire si tu es réveillé.
Lui – Alors je vais fermer les yeux et tu n'as qu'à imaginer que je suis endormi. Je ne dirai rien, je n'écouterai même pas, tu n'auras qu'à dire.
Elle – Tu mens. Tu vas écouter.
Lui – Tu ne le sauras jamais. Je ferme les yeux... Tu ne dis rien ?
Elle – Chut. Laisse-moi un moment. Juste un moment. Là... Là... Ne dis rien. Voilà... J'ai beaucoup réfléchi ces derniers temps. J'ai beaucoup pensé à toi. Je voulais te dire que depuis un moment, je me sens fébrile quand tu es là. Et maintenant que je suis près de toi, que quelques centimètres nous séparent... Maintenant que je sens ton souffle sur moi et que nous sommes à quelques minutes du moment où l'aube se lèvera sur nos corps... Je voulais que tu saches que depuis longtemps, tu es dans mes pensées, juste quand je ferme les yeux, avant de dormir. Je voulais que tu saches que tes mots, ta présence, tes yeux sur moi, me font me sentir bien. Et quand je te vois avec elle, je me sens triste. Non... Je ne me sens pas triste. Je me sens en colère. Je me sens jalouse. Je voulais que tu saches que je pense à toi, souvent, et qu'en cet instant, je brûle de désir. Je voulais te le dire avant que le soleil ne vienne tout gâcher et que nous partagions ce secret dans la nuit. Ma peau est toute de glace, mais je fonds à l'intérieur. Je me sens comme la neige sous une carapace de gel, après une pluie verglaçante. J'attends que tu viennes sur moi, pour que je me brise. Je veux me briser sous ton poids. Là...
Lui – Qu'est-ce que tu fais ?
Elle – Je te touche. Je suis froide, n'est-ce pas ? Je me sens gelée... Je pourrais me briser et me répandre sous ton corps.
Lui – Non... Tu es chaude.
Elle – Ce n'est pas ce que je sens. Ouvre les yeux...
Lui – Je ne devrais pas.
Elle – Tu as déjà parlé. Tu as même écouté puisque tu m'as répondu.
Lui – J'avais menti.
Elle – Alors pourquoi garder les yeux fermés ?
Lui – Si je les ouvre, alors ce sera comme si tout devenait vrai. Et je serai une personne horrible. Horrible. Infidèle.
Elle – Tu n'as rien fait. Tu as dit que tu ne dirais rien, que tu n'écouterais pas... Et je n'ai toujours pas senti le bout de tes doigts sur moi.
Lui – Je ne devrais pas...
Elle – Ne fais rien si tu n'en as pas envie.
Lui – J'en ai envie.
Elle – Alors garde les yeux fermés.
Lui – Je pense à toi aussi. Je pense tout le temps à toi. Quand je suis loin de toi, quand je mange, quand je me réveille, quand je rêve, quand je me brûle sous la douche, quand je suis seul, quand je suis malade, quand je suis avec elle, je pense à toi. Et je ne me sens pas fébrile. Je sens que je bouillonne quand je suis avec toi. Je sens que tu n'as besoin que de murmurer quelques mots pour que je lutte, que je me retienne de t'embrasser, de te toucher, de te mordre, de te baiser. Et parfois, ça m'enrage. J'essaie d'être une bonne personne, mais j'ai tant de désir qu'il y a des fois où, quand tu me parles, je me sens en colère. Et je voudrais te baiser sur la pierre, sous un orage, dans tous les éléments, n'importe où, pourvu que ça te fasse mal. Mais je me reprends, et je me souviens que ce n'est pas ta faute. Et je me souviens que ce n'est pas de la colère. C'est que je t'aime. Je t'aime depuis longtemps, longtemps, longtemps, et je brûle, brûle, brûle au point que là, en cet instant, il ne te suffirait que d'un mot, simplement dire un mot pour que je rompe les liens de mon honneur.
Elle – Quel est ce mot ?
Lui – Tu le sais très bien.
Elle – Peut-être que je me trompe. Peut-être que j'ai un mot en tête, mais qu'à l'inverse, il t'éloignera de moi. Peut-être qu'avec cet autre mot, juste cet autre mot, il n'y aura plus rien entre nous. Peut-être que cela suffirait à ce qu'on ne ressente plus cette incandescence, là, dans ces centimètres qui nous séparent.
Lui – Il n'y a aucun mot capable d'atténuer mon amour pour toi. Pourquoi tu ne le dis pas ? Pourquoi tu ne fais que jouer avec moi ? Tu me parles de tes pensées, de la façon dont je les hante, mais tu ne me dis pas ces mots-là. Dis-moi que tu m'aimes.
Elle – Tu sais.
Lui – Je sais, mais je dois l'entendre.
Elle – Viens.
Lui – Non. Toi, viens.
Elle – Heureux ?
Lui – Dis-moi que tu m'aimes.
Elle –...
Lui – Embrasse-moi. Maintenant, dis-moi que tu m'aimes.
Elle – Tu respires fort...
Lui – Toi aussi.
Elle – Les hommes gémissent... Mais toi, tu respires si fort.
Lui – Dis-moi que tu m'aimes.
Elle – J'aime...
Lui – Dis-moi que tu m'aimes.
Elle – Tu vas me briser...
Lui – Dis-le.
Elle – Je brûle...
Lui – Dis-le !
Elle – Ah...
Lui – Dis-le !
Elle – Je...

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Geny Montel · il y a
Ah ! Pas facile à prononcer ! Joli dialogue.
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Jfjs · il y a
ha ha le 2ème TTC théâtral que je lis. J'aime beaucoup, c'est original et vrai. Dans mes écrits, je choisis d'écrire bcp de dialogues (c'est une certaine forme de fabrique) ou alors pas du tout (pas toujours facile). Ce texte me parle d'autant plus. Bravo
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Lea Giacomino · il y a
Magnifique... Et tellement juste !
Je me suis reconnue dans ce dialogue. Beaucoup de femmes s'y reconnaîtront sans doute. Des hommes aussi ? J'aime beaucoup la façon dont la situation s'inverse au cours du dialogue.'Et cette fin où la discussion se délite tout doucement pour s'ouvrir sur un autre monde. Drôle et émouvant. C'est très sonore en même temps. Bien vu !

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Leméditant · il y a
Très beau dialogue de théâtre poétique empreint de pudeur et de profondeur, de simplicité et de complexité... La passion qui rayonne à côté de la souffrance... Mes 5 voix claires et nettes !
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Serge Debono · il y a
Très bonne idée ce dialogue ininterrompu entre deux corps brûlant qui n'osent se toucher. Ca sonne vraiment très juste et ce final est prenant tant on a envie de lui arracher les mots de la bouche :-) Bravo Brice ! Si ça vous tente, un petit voyage http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noon Sinon, au plaisir ;-)
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Jean Jouteur · il y a
Et finalement, l'a t'elle dit ? Un échange de répliques ne pouvait que plaire au comédien que je suis. Bravo pour cet échange !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre originale dans sa conception avant-gardiste et dramaturgie de l’absurde du quotidien. Le mouvement interrompu et déroutant du dialogue théâtral nous amène au paroxysme voluptueux de cette déclaration d’amour tant attendue. Un grand bravo, Brice ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance et bon dimanche !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ses-levres-rougissent

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Blandine Carron · il y a
je vote. J'adore cet écrit. La fin peut être imaginée ! du bonheur !
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Rachel · il y a
Une prose intimiste où l'on sent l'importance du verbe, jusque dans ce partage d'intimité. On est entre déclaration et silence, les deux à demi-mots...Bravo pour cet écrit dont on est déçu d'en voir la fin! Vous avez mes voix! J'ai un poème en concours si vous souhaitez le lire
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Yasmina Sénane · il y a
Mon soutien pour votre dialogue enlevé !
"Entre les persiennes" en lice pour ce prix saura-t-il vous séduire ?

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