3
min

Dimanche 25 mars

Image de Michel Allowin

Michel Allowin

31 lectures

5

Arlette et Isacco me font face. Nous sommes installés à l’une de ces tables dont la quadrature contredit les courbes de « La rotonde ». Dans cet agréable bistrot au design de bon aloi s’agglutine la bourgeoisie aixoise. Ici s’affichent ces fringues hors de prix dédiées à la décontraction endimanchée. Pas une once d’accent provençal qui connoterait la plèbe locale.
J’y suis en excellente compagnie, avec ma mère et cet ami de mes parents qui nous a invité ici. Quatre-vingt-onze printemps ont éclos pour Isacco. Il maîtrise six langues. Italien. Français. Anglais. Espagnol. Catalan. Le ladino, ce dialecte qui métisse hébreux et vieux castillan. Il prétend que voguer de texte en texte en franchissant les ponts entre ces rivières d’idiomes aiguise les neurones. Je veux bien le croire.
Son pas régulier et sûr, si l’on excepte de petits loupés pour franchir les bordures de trottoir, nous a guidé de son appartement tapissé de livres à ce bistrot, où même les chiottes sont subtilement classieuses.
J’aime sa voix encore si jeune où règne la musicalité italienne. Assis dans son fauteuil, son pied tapote légèrement le sol. Seul signe de tension chez lui. Quand il marche, emmitouflé dans son manteau qui le préserve du mistral, il croise les mains derrière ses reins. Cela le maintient redressé. Il parle peu avec les mains, coupant court au cliché ritalien. Sa dialectique passe par le nuancier de son intelligence, l’ampleur d’une culture hors de cuistrerie, sa hauteur de vue, l’empathie avec l’interlocuteur. Les mots sont précis, simples, en parfaite adéquation avec ce qu’il veut exprimer. Je comprends que Papa apprécia de dialoguer avec lui. Complicité entre le descendant d’un peuple en errance et l’émigré de l’intérieur... car au creux de mon père règne la densité d’une intériorité quelque peu labyrinthique.

Les propos animés d’Arlette s’entrecroisent avec le phrasé posé d’Isacco. Je me sens fluide, l’esprit en digression. Mes yeux picorent çà-et-là dans la vaste salle.
Une jeune femme est juchée sur un tabouret aux pieds interminables. Un jean bleu-gris gaine ses jambes. Elle a installé un ordinateur portable sur un rond de bois haut perché. Le serveur apporte un expresso qu’elle sirotera en gorgées lentes, espacées. Minceur d’une silhouette longiligne. Mince, point maigre : une belle joliment bustée. Visage aux traits sud-américains accusés. Sa peau est très peu mate. J’en perçois le grain, car la vaste encolure du pull blanc cassé glisse sur son épaule droite au fil de ses gestes vivacement souples. Des mouvements distraits de sa paume ramènent les ténèbres lisses de sa longue chevelure sur le côté droit de la nuque.
Tendant la main vers les anneaux de calamars frits je renverse mon verre de Côtes de Gascogne. Dommage, cette appellation, sur son versant doux, s’apparie à ravir avec les fruits de mers. À condition que les mets ne soient pas trop salés.
Sur ma gauche un duo de seniors déjeune en compagnie de ses petits-enfants. Deux adulescents. Tous quatre ont le regard bleu. Tonalité presque sombre chez le grand-père, plus grisée pour les frérots, teintée de vert quant à la dame. Gestuelle expressive du jeu de mains de l’aîné des garçons, celui qui a des cheveux courts. Il expose à Mamie tout ce qu’il faut savoir sur son boulot au Crédit Agricole. À moins qu’il ne s’agisse d’un stage. Je suis très vaguement cette conversation émaillée de jargon financier.
Ma mère pousse Isacco à évoquer les pérégrinations des séfarades. Péninsule ibère. Empire ottoman. Balkans. Afrique du Nord où André, mon père, naquit. Je porte le regard derrière Maman, légèrement à droite.
Devant un pilier massif qui brise la perspective du comptoir, un homme est attablé avec quatre enfants. Plus exactement avec une toute jeune fille, deux jumeaux et un petiot. Ce dernier trouve le temps long, à en sucer son pouce. Le type est dégarni. Ses avants-bras, finement musclés, sont couverts d’un poil dru, fin, noirâtre. Un quadra au gabarit sec de coureur de fond. Je ne remarque pas d’alliance. Aucun convive en âge d’être maman de tout ou partie de la progéniture. Une douce complicité, assez taiseuse, paraît les unir.
Un peu plus loin, deux couples de jeunes italiens sirotent leurs boissons. Bien sapés, coiffures impeccables. Visages un peu vulgaires. L’une des deux filles, celle à la crinière de jais blouclé, empli son chemisier émeraude de jolies rondeurs de femme enceinte.

Je pense à ce que disait Isacco la veille.
Deux ou trois ans après le premier signe flagrant de sa maladie, mon père avait téléphoné à son ami. Au bout de quelques phrases, Papa annonça qu’il avait Alzheimer. Il ajouta, pour bien en énoncer les conséquences : « Je suis perdu. » Constat objectif. Clinique. Des mots lâchés tranquillement, pour camper un état de fait que jamais Maman, ni aucun médecin, ne verbalisa devant lui. Il avait dû longuement ruminer l’évidence de cet état qui l’assiégeait. Il avait éprouvé le besoin de dire avec une clarté acérée qu’il n’était pas dupe de son devenir. À quelqu’un qu’il estimait. Qu’il savait être neurochirurgien. Dont il respectait par-dessus tout la finesse et la sensibilité. Et qui n’était surtout pas un proche vivant avec lui au quotidien. André a passé les dernières années de sa vie à habiter cette maladie qui étrécissait son univers. À tenter avec obstination d’interpréter sa manière de sur vivre à cette saloperie d’Alzhie qui lui prenait la tête, neutralisant ses circuits neuronaux bloc après bloc.
Le serveur complète le verre que je viens de bousculer. Bon enfant, chansonnette au bord des lèvres, il part servir la tablée de retraités qui jouxte l’entrée.
Je savoure la grâce apaisante de ce moment vécu avec trois présences que j’apprécie infiniment. Isacco. Arlette. André, ce chat à la bienveillance discrète perchée sur mon épaule.
J’aimerais tellement que tu sois là, K. Toi, qui demeures ma plus belle histoire d’amour.
5

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Artvic
Artvic · il y a
Un teste plutôt intime et bien mené ! j'admire toute cette vague de tendresse qui donne à ce TTC de la douceur et légèreté.
Puis je vous inviter à lire et soutenir mon poème en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs
Encore merci à vous pour ce moment passé à lire sur ce site

·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Ne serait-ce que pour cette ambiance si particulière à Aix et au Cours Mirabeau ..., où chaque instant se pare d'éternité.
·
Image de Michel Allowin
Michel Allowin · il y a
Merci pour le pasage aixois
·
Image de RAC
RAC · il y a
Beaucoup de pudeur & de tendresse dans ce texte. Merci pour cette agréable moment de lecture sans mièvrerie sur un sujet délicat.
·
Image de Michel Allowin
Michel Allowin · il y a
Un grand merci pour votre ressenti.
·
Image de PierreYves
PierreYves · il y a
Lucidité digne des Trappistes (leur laconique requête aux mourants : "Frère, il faut mourir") pour ce père regretté ! Un joli texte plutôt intime, c'est jamais facile d'écrire çà... alors bravo.
·
Image de Michel Allowin
Michel Allowin · il y a
Merci pour vos mots !!
·