Dimanche 14 septembre 2014

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Il faut avoir un peu de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse. Friedrich Nietzsche  [+]

Hier, nous, ses amis, l'avons accompagné tout au bout de son chemin.
Plus personne ne me dira plus "Salut p'tite" le matin.
On ne fumera plus ensemble 3 ou 4 fois par jour.
On ne mangera plus de merguez en buvant du rosé au stand de la CGT, les jours de manif.
On n'échangera plus nos lectures, on n'échangera plus rien.
Jamais plus il ne me rapportera plus de Chine ou du Vietnam des romans de Mankel en suédois qu'il savait que je ne lirai bien entendu jamais et qui sont à leur place dans ma bibliothèque, tout contre leurs semblables en français.
Il me reste 4 ou 5 livres lui appartenant et je suis bien contente de ne pas avoir eu le temps de lui rendre.

Aujourd'hui, dans mon coeur, il y a un vide immense, un morceau arraché, parti hier en fumée.

Aujourd'hui, dans ma rue il y a un vide grenier. Je ne veux voir personne, je chinerai du balcon.
Ce sera une belle journée, mais il n'est pas encore 8 heures et dans mes contrées les petits matins sont frais.
J'agrémente mon petit balcon d'une radio branchée sur Inter, de 2 coussin épais, - un dans le dos, un sous les fesses - d'une couverture polaire, d'un grand bol de thé, de quelques gâteaux, d'une réserve de cigarettes et d'un briquet, un petit pot de fleurs sans fleur faisant office de cendrier.

Les premiers installés, une famille obèse adossée au mur de la Banque de France, discutent avec animation. Ils soufflent sur leur café fumant et allument une cigarette en éclatant de rire sous le soleil léger du matin.
Ils ont ouvert un parasol rose thyrien au dessus d'un fouilis de vaisselle ornementale qui recouvre une nappe qui recouvre une large planche soutenue par deux tréteaux.
Ils ont accroché derrière eux, aux barreaux des fenêtres, 5 cintres revêtus de 2 blousons, une robe d'été, 2 vestes et un sac à main. Au pied de la table, un éléphant vert dans une barboteuse à pois assis sur un téléviseur et un chien blanc à casquette et moignons bleus règnent sur une vingtaine de minis peluches multicolores.
Trois paires de chaussures noires et deux paires de sandales orange, des Picsou Magasine, des jeux de société et des K7 vidéo sont posés sur une couverture.

Ensuite sont alignées en rang d'oignons quatre chaises de toile. Trois sont occupées par des vieilles dames.
Une place vide les sépare. Elles ne se parlent pas, deux d'entre elles cramponnent leur sac posé sur leur genoux, la dernière a installé le sien sur la chaise libre à sa droite; elles regardent, immobiles, dans la même direction, leurs trois têtes tournées vers le haut de la rue. Je les imite, je ne vois rien venir, rien qu'une brume légère traversée par les rayons du soleil qui peine à se lever.

A leur suite, un stand tout en longueur : vaisselle diverse et variée. Utilitaire ou décorative, chacun va y trouver son bonheur et son compte !
C'est toutefois ce que promet à renfort de grands gestes, aux rares passants, une jeune femme blonde échevelée et bruyante. Près d'elle, dans un couffin bleu marine, dort paisiblement un bébé tout neuf.
Des colliers de plumes, de poils et de perles dégoulinent de leur portant sur une étagère en bois brut. A l'étage en dessous des livres sont empilés et tout en bas un carton d'emballage de cocote minute.
Privée de public, elle se calme brusquement, se penche vers son bébé, lui caresse tendrement la joue de l'index. Puis apercevant quelques chineurs, elle se redresse, rejette d'un coup de tête sa tignasse en arrière et reprend son boniment avec animation.

Sur 3 planches à tréteaux disposées en U, voici le coin culture, rayon littérature jeunesse, avec son lot de Martine, de Contes et Légendes et d'Astérix en plusieurs langues. Mais la concurrence étant féroce, les temps durs et la crise persistante, se sont incrustés, entre une pile de "Tchoupi" et un tas de "Club des cinq", deux boites de vernis à ongles fluo et des mignonnettes poussiéreuses à 2,50 € l'une ou 8 € les 4.
Le vendeur, un beau gosse aux yeux noirs fait s'attarder à son stand des femmes de tous âges, séduites ou nostalgiques. Il mange une barre de céréales. Sur le mur, derrière lui est appuyé un vélo sophistiqué et certainement coûteux qui fait l'admiration de 2 adolescents.

Plus bas une camionnette blanche est garée. Cerné de trois parasols rectangulaires défraîchis, l'étal propose au chaland raffiné 10 mètres de faux livres anciens et de vrais neufs au rabais. Le propriétaire du stand, nonchalant et peu aimable pose à regret son livre quand un client potentiel le sollicite.

Le dernier stand à portée de ma vue propose un dérouleur de Sopalin, une étagère en bois blanc, une coiffeuse en osier verni, très en vogue dans les années 80, des bougies parfumées, une dizaine de petits pots de bambous repiqués , une série de DVD éducatifs destinés aux pré-adolescents, des vêtements de grande taille et de très bonne qualité couleur d'automne, suspendus aux barreaux des fenêtres de la banque et un portant ruissellant de longues chemises de soie, d'écharpes froufrouteuses et de dentelles blanches délicates.

Derrière le stand, un couple se partage une bière et mastique des sandwiches faits maison.
L'homme porte un chapeau melon, des cheveux mi-long et une barbe grise. La femme est maigre, ses cheveux auburn sont permanentés de frais. Elle frissonne dans une robe bleu ciel parsemée de fleurs gris pâle. Elle se penche et sort d'un carton un châle rouge clair à paillettes argentées qu'elle jette sur ses épaules.
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Ils remballent maintenant dans des bruits de ferrailles qui s'entrechoquent et des éclats de voix.
Les vendeurs s'interpellent, échangent sur leur journée, calculent rapidement le gain, la perte ou le nul. Certains sont satisfaits et s'en félicitent, d'autres râlent que ça ne rembourse même pas les frais d'essence et le prix de l'emplacement.
Le bébé pleure, sa mère le prend dans ses bras, lui embrasse le front, s'assied face au mur, déboutonne le haut de sa robe et extrait un sein de nourrice d'un soutien gorge blanc.
Au stand voisin, l'homme au chapeau melon la lorgne; sa femme lui donne un coup de coude. Il baisse la tête et reprend son rangement avec un soupir qui lui soulève les épaules.

Le fantôme d'un homme brun, en jean et tee-shirt rouge, passe sans se soucier de cette agitation. De son sac à dos noir au logo du Conseil Général dépasse une baguette de pain, un pack de bière, une cartouche de Marlboro et un livre de poche. Je le suis des yeux. Il me semble qu’il me fait un signe... "Salut p'tite".


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Il fait presque nuit, des 50 cc sans pot d'échappement et des scooters trafiqués tournent en péraradant dans le quartier : L'Equipée Sauvage à la sauce limousine.
Tout le monde est parti et demain c'est lundi.


A la mémoire de Pascal qui aurait du être mon premier lecteur.

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André Page · il y a
Merci pour ce texte très bien agencé et écrit avec le cœur... oui nous ne disparaissons pas vraiment si quelqu'un pense à nous..
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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Cajocle.

J'ai parcouru votre page, vos textes et bien sur les commentaires .

Je ne me prononcerai pas sur les poèmes, je n'en lis que très peu.

Je cherchais sur votre page un récit...je suis tombé sur celui-ci...
Après votre dernière phrase et ma lecture des commentaires, je comprend... très bien...

Pour en revenir à votre récit, en faisant abstraction de cette donnée, fusse t'elle le pivot de votre écrit, la description avec autant de détails très précis ...
Vous observez les choses... c'est une façon "photographique" de l'environnement... avec des descriptions précises d'actes effectués...de ressenti lié à la vision ou imaginé mais comme une scène qu'on décompose....
Comme vous avez lu mes deux écrits que je laisse sur ma page, vous conviendrez que nous... abordons par les mots...une certaine vision de notre environnement, parfois directe ou... pensé...

Bonne fin de soirée à vous.

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Fred Panassac · il y a
Émouvante évocation d'un disparu à travers cette promenade truculente et tendre dans un vide-grenier de quartier. Bravo Cajocle.
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Cajocle · il y a
Merci Fred. Beaucoup.
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prijgany prijgany · il y a
Bravo Cajocle tu as mon vote pour ce texte à la mémoire d'un certain Pascal. Tu as une écriture fine, très descriptive ici. J'aime bien sûr, car je retrouve un peu cette manière de faire lorsque j'écris mes nouvelles. Je vois plus bas que tu es de Guéret ; avec les potes il y a de cela très longtemps, descendant sur l'Italie, on a planté notre tente là bas (pas notre tante hein). Bien sûr je ne connais pas la ville, je n'ai que des bribes de souvenirs... par contre je connais les rondelles de chocolat Milka. Par contre, connais-tu les crunchie... que j'achetais au monoprix longtemps en arrière et que j'ai retrouvé il y a de cela 5 ans, dans un magasin de vente de produits irlandais ; je me suis alors dit que c'était irlandais. Un conseil, GOUTE LES CRUNCHIES. https://www.google.fr/search?q=bonbons+crunchie&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ved=0ahUKEwjkqoaTpLrJAhWLnRoKHb9IAkAQsAQIIw&biw=1680&bih=850
C'est pascal qui m'a dit de te transmettre ça en te faisant un bisou.

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Cajocle · il y a
Trop bon les crunchies !
Guéret est assez triste pour qu'on l'oublie sitôt passé le panneau. C'est autour que c'est magnifique
Même flottant, Pascal reste celui qu'il a été. Je lui fais un bisou aussi. Merci Prijgany.

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Claire Doré · il y a
Je suis bouleversée par votre texte, votre écriture si subtile.
Heureusement que les fantômes existent.

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Cajocle · il y a
Heureusement oui, ils sont là pour que l'on conserve notre mémoire.
Merci Claire

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Gérard Aigle · il y a
Si je connais la Creuse?
La Creuse et d'autres confins ...J'ai même connu à Guéret les Nouvelles Galeries de la Grand Rue avant qu'elles ne s'installent à l'angle de la rue qui va de la place Bonniaud au lycée de Jeunes Filles...étonnant non? Mais ce qui l'est encore plus c'est que je fréquente aussi les meeting et les manifs de la CGT , avec cependant une préférence pour le rouge , celui de mes cotes rocailleuses du sud. "Mais alors, mais alors , mais alors, comme c'est curieux, comme c'est étrange..." aurions nous aussi les mêmes combats, les mêmes rêves, les mêmes amertumes....?
Ce qui expliquerai que je retrouve dans ce que vous écrivez la solitude douce amère de ceux et celles qui veulent changer le monde...c'est une tonalité rare et belle: vous avez du talent. Et si vous êtes creusoise, rien que cela mérite le respect ....
An.lee

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Cajocle · il y a
Oui. Juste en face de la boulangerie Villechalane. Sauf que ce ne sont pas les nouvelles Galeries qui ont migrées mais Monoprix qui, lorsqu'il était dans la Grande rue s'appelait Jocelyne. Petite j'y allais avec ma mémé et elle m'achetait des rondelles de chocolat Milka. Mon dieu que c'était bon !
Le Lycée de Jeunes Filles est maintenant le collège Marouzeau. Seul le nom a changé, le bâtiment et son accès sont intacts et aussi beaux qu'avant.

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Gérard Aigle · il y a
Et ben ça alors! Il s'est passe tout ça à Guéret depuis que je suis parti...? Le monde est fou , Cajocle...
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Gérard Aigle · il y a
J'ai trouvé aujourd'hui 4 janvier 2016 des "rondelles de chocolat Milka" . Et de fait aujourd'hui devient le 1 er jour de ce qui nous reste à vivre ...longue vie donc au chocolat Milka , aux mots que vous assemblez pour qu'ils traduisent le monde oú vous vivez , longue vie aux terres rudes et fertiles en songes, celles ou vous vivez, longue vie à vous Cajocle ... Et à moi aussi pour que je puisse continuer à vous lire.
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Cajocle · il y a
On est le 5.

Où ? Où ? Où ?

Le premier jour du reste de la vie, j'ai toujours aimé cette phrase. Simple et efficace.
J'aime aussi celle-ci, d'Arthur Kelt dans "Le Merle" : "on est toujours là où on doit être, puisqu'on y est." C'est bien non ?

Vous m'avez émue et fait sourire. Merci bien.

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Gérard Aigle · il y a
On était le 5? La vie saute parfois des jours , Cajocle, des jours inutiles....ceux qui importent ce sont ceux qui ont une épaisseur , les jours de clartés, les jours "couleur d'orange"... Ajoutons les jours Milka pour les raisons que vous savez et que Carrefour ignore.
Quant à la question : c'est bien? Non? Réponse oui. À mon tour : j'ai bon?
Et pour le reste ? Pour le reste , si ce que j'écris a ces vertus, alors la vie est belle. Merci Cajocle...

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Utilisateur désactivé · il y a
un hommage pudique.
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Zut Alors · il y a
: )
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Utilisateur désactivé · il y a
Vraiment magnifique, et très émouvant. +1....
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Eloraph · il y a
C'est avec un paquet de Klenex et les yeux remplis de larmes que j'achève cette magnifique et très émouvante lecture.....
Très touchant et poignant....Waou c'est complétement le resenti que chacun de nous connaît à la perte d'un être cher......
Merci Cajocle pour ce très beau texte