Dimanche

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Auteur de sept recueils de poésie et d'un récit J'ai trop traîné sous la pluie qui vient de sortir https://www.facebook.com/Pascal-Depresle-Auteur-111652530591974/?modal=admin_todo_tour Et si  [+]

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« Tiens ma jolie maman,
voici des roses blanches... »

C'est pénible quand tu te réveilles avec une chanson en tête.
Une chanson que les moins de vingt ans, et tout le reste,
ce vieux truc larmoyant de Berthe Sylva,
toujours d'actualité et encore accroché dans la mémoire collective de ta génération,
la dernière pour elle,
après elle mourra définitivement.
C'est chiant surtout le samedi.
Le samedi c'est le jour du marché,
le jour des couleurs, des cris et des odeurs,
le jour ou les gens sortent enfin le bout de leur museau,
nez de chats protégés par de grosses bandes de laine,
parfois tricotées mains, cadeau de la mamie,
qu'on porte quand même, même si ça gratte un peu,
que c'est parfois, souvent, vilain, mais la pauvre vieille,
si tu l'aimes encore un peu,
tu en es fier, de son morceau de crochet pour soustraire ta frimousse de chatte ou de matou au frimas.
Si tu l'aimes encore,
Sous ce soleil d'hiver.

« Que ton coeur aime tant... »
Rengaine, les revoilà les roses, tu n'y peux rien.
Et pourtant, toi aussi tu voudrais en offrir des roses blanches,
à toutes les mamans du monde, c'est sur,
mais surtout à celles qui n'en sont pas,
qui n'en furent pas,
qui battent leurs mômes après le mauvais vin,
qui les enterrent dans des endroits ou on ne les retrouve jamais,
qui les balancent au fond d'un puits pour les noyer,
chatons sans lainages,
pas protégés, pas tricotés,
pour en refaire une portée quelques années plus tard.

« Va quand je serai grand,
j'achèterai au marchand... »
Ben oui, voici des roses blanches, mesdames qui n'en furent pas,
parce qu'ils vous aimaient,
parfois vous aiment encore,
vous pardonnaient avant même que ne cessent les coups,
avant même que ne cesse leur pauvre et misérable vie,
c'est maman, si elle le fait, elle sait ce qu'elle fait,
car c'est maman.
Samedi, c'est le jour de marché,
ce jour ou tu retrouves,
au hasard des étals multicolores,
des disques pour pas cher, aux chansons sépia,
aux chansons des mamans qui n'eurent comme enfant,
que des souffre-douleur
ou des petites choses honteuses et pressées d'aller se cacher,
qu'on effleure à peine du bout des doigts.

« Toutes ses roses blanches
pour toi, jolie maman... »
Pour toi aussi qui chantait Brassens,
mettant toute tes tripes dans ton morceau de bois et ses six cordes,
toi qui donnais des couleurs au temps,
et un air de fête à un coin de trottoir.
Chacun, passant à côté de toi
faisant semblant de ne pas te voir,
tu sais, tu connais, cet air préoccupé qu'on prend,
en faisant mine de réfléchir, de compter,
il y en a même qui s'aident de leurs doigts ou de leur téléphone pour ne pas te voir.
Mais il entendent le son de ta voix, le son de ta gratte.
Car c'est ta vie que tu joues,
c'est ton coeur que tu offres,
un peu comme un gamin avec un bouquet de roses blanches.
Piteusement, j'ai fait pareil,
juste avant d'aller dépenser plusieurs centaines d'euros,
comme si tu allais forcément m'en demander un ou deux,
si je te disais que c'était magnifique,
que c'était juste,
que c'était beau.

« J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main... »
Dans le froid glacial d'une foule sans regard.
Putain, j'en ai crevé de honte,
de cette honte que tu traînes la nuit au lit,
du si j'avais su des infanticides du silence.
C'était hier, dimanche,
le vrai dimanche,
celui d'entre samedi et lundi,
c'est sur, certain, le calendrier ne se trompe pas souvent.
peut-être que comme moi tu les aimes aussi,
les roses blanches,
les vraies, les belles,
celles qui parfument nos coeurs mais nous laissent les mains en sang.
Peut-être.
Samedi, ce sera jour de marché.
Samedi, si je te croise,
je ne baisserais pas les yeux,
ne ferais pas semblant de chercher dans mes poches,
de recevoir un appel.
Non, samedi, si je te croise, je te rendrai les notes que je t'ai volées,
par un sourire,
par un regard,
par des mots.
Sans doute pas pour te payer un costard,
ça on nous a expliqué comment il fallait faire,
mais c'est certain,
comme un gamin honteux qui vient rendre ce qu'il a mal acquis.

« Mais en le voyant, tout bas une infirmière
lui dit : tu n'as plus de maman
et le gamin s'agenouillant
dit, devant le petit lit blanc...
c'est aujourd'hui dimanche
tiens ma jolie maman
voici des roses blanches
toi qui les aimais tant !
et quand tu t'en iras
au grand jardin, là-bas
toutes ces roses blanches
tu les emporteras. »

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