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Diluviana

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Christine Jean

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Elle est là.
Telle une biche effarouchée, sa silhouette en partie dissimulée par le voile de brume qui recouvre la lande à chaque nouvelle aurore.
Sa vaporeuse robe blanche, aux pans agités par une légère brise d’été miroite dans les pâles lueurs des premiers rayons du soleil. Sa chevelure ondulée, aux couleurs des blés mûrs, retombe sur ses épaules diaphanes.

Diluviana. Née des larmes d’amour des amants éconduits. Apparaissant à l’aube seulement, existence furtive comme le sont les idylles de ceux dont les pleurs lui prêtent vie. Parce que chaque jour nouveau sonne le glas d’une passion. Mais aussi le début d’une autre. Alors elle n’a que peu de temps devant elle.
Chaque matin, elle renaît, existe un moment puis s’évapore comme le fait la rosée, dès qu’un cœur bat à l’unisson d’un autre.

Le jeune chasseur qui se dirige vers elle ne l’a pas encore vue. Aperçue, plutôt, tant les courbes de son corps se fondent et s’harmonisent au paysage. Son fusil cassé sur le bras, il chemine lentement et silencieusement dans les hautes herbes qui trempent ses bottes de perles fraîches et ruisselantes. Pauvre Nathaël. Il est si triste. Depuis des jours et des nuits, il pleure sa chère Anastasie, qui avait promis de l’épouser au printemps prochain. Il voyait déjà leur avenir : une grande et jolie maison, des enfants, qui se poursuivraient en riant et criant, se jetant dans leurs jambes. Une vie pleine d’amour et de joie.
Mais c’est avec un autre qu’Anastasie échangera ses vœux.

Le cœur lourd de chagrin, Nathaël ne cherche pas le gibier.
Il songerait plutôt à utiliser son arme contre lui. A quoi bon, puisque sa dulcinée l’a trahi.
Le soleil qui monte à l’horizon l’éblouit. Plissant les yeux, il place sa main en visière sur son front et se détourne pour ne plus faire face à l’astre du jour.
Ses bras retombent lentement le long de son corps.
Le fusil glisse jusqu’au sol.

Jamais encore il n’a connu pareille émotion. Là, à quelques pas seulement de lui.
La vision onirique d’un être à la pureté et à la beauté incomparables.
Un ange ? Le jeune homme ignore même à quoi cela peut ressembler ! Il sait juste que cette créature l’attire et l’émeut profondément. Certes, elle semble aussi éplorée que lui, mais surtout si fragile que le moindre souffle de vent suffirait à la briser, dans un fracas de cristal. Son image évanescente évoque à Nathaël ces éphémères aux ailes irisées, apparitions aussi féériques que furtives.
Elle tourne la tête vers lui. Tendant la main dans sa direction, il s’apprête à la retenir.
Elle va s’enfuir, c’est sûr !
Non. Immobile elle l’observe, intriguée.
Nathaël a même l’impression de voir se dessiner un sourire sur ses lèvres pâles. Il a presque peur de bouger tant il craint de l’effrayer. Il veut seulement la voir, de plus près. Lui parler. La toucher, peut-être.

Retenant sa respiration, le curieux s’approche, pas à pas. Il remarque, posés sur lui, les grands yeux à la mélancolie indescriptible, et hume auprès d’elle une délicate odeur de fleurs coupées. Des lys.
Des lys blancs, comme ceux qu’il aimait tant offrir à sa chère Anastasie.

Le voilà face à cet ange, épris d’un sentiment troublant, énivrant, inexprimable, qui lui tirerait les larmes. D’ailleurs, en voici deux, qui glissent le long de ses joues. Puis d’autres, et d’autres encore. Une rivière, maintenant. Un impétueux torrent de montagne, à la fonte des neiges. Et il ne ressent aucune honte à pleurer comme cela, devant cette inconnue qui semble se nourrir de la cascade qui ruisselle de ses yeux.
En effet, sa silhouette paraît plus nette. Son corps prend de la substance.
Nathaël ne comprend rien et sanglote toujours. Il ne peut plus s’arrêter.

Le soleil continue de monter dans le ciel. La brume au sol se dissipe, peu à peu.
Bientôt, l’aube aura fait place au jour, et Diluviana disparaîtra.
Le jeune chasseur est parvenu à se calmer. Il hoquète simplement, sans pouvoir la quitter des yeux, il se noie dans l’immensité de son regard, se perd dans sa chevelure qui encadre son fin visage d’une ombre dorée. Malgré sa blancheur de perle, cette étonnante créature rayonne de beauté. Elle a quelque chose de sublime, d’unique pour Nathaël. Soudain, il en est sûr : elle est venue pour lui. Vient-elle le chercher, pour le conduire au paradis ? Non, ce n’est pas cela. Elle lui inspire autre chose. Alors il ose. Levant très lentement le bras, il effleure des siens les longs doigts blêmes. Etrange contact. Ni chaleur ni froid sous cette chair. Leurs phalanges s’entrelacent, leurs mains s’étreignent. Merveille des merveilles pour le cœur de l’amoureux éconduit, qui se met à battre plus vite, plus fort dans sa poitrine.

Brusquement elle tressaille, et la peur se lit dans ses yeux. Il secoue la tête, il faut qu’il s’excuse, qu’il s’explique. Il ne voulait pas la brusquer, ni l’effrayer.
Diluviana a compris. Elle a entendu palpiter l’amour dans la poitrine du jeune homme, et sait que le moment est venu, pour elle, de se préparer à partir. Mais avant, elle veut faire une chose. Elle doit agir vite, car une étrange sensation inconnue se répand en elle. Une brûlure, comme une onde de choc.
 Diluviana... laisse-t-elle échapper dans un souffle.
Nathaël sursaute :
 C’est ton nom ? Diluviana ?
Pour toute réponse, elle touche la joue du jeune homme. Il recule légèrement. Sa peau, blanche comme la neige il y a encore quelques secondes, se teinte doucement, comme si elle prenait vie, là, sous ses yeux. Et sa main ! Elle est chaude !

Soudain, Diluviana la porte à son sein gauche, sa bouche s’arrondissant de surprise. Derrière le tissu de sa robe, au fond de cette cage vide, quelque chose s’est mis à cogner. A résonner. Et tambourine à tout rompre. Un cœur. Qui bat à l’unisson de celui de Nathaël. Elle sent la chaleur, les odeurs de la terre dans l’humidité de l’aurore. Le vent sur sa peau, dans ses cheveux. L’amour qui l’étreint et énivre ses sens.

Désormais, Diluviana n’est plus condamnée à ne connaître que l’aube d’une vie.
Un cœur bat en elle. Un autre pour elle.
Les larmes ont séché.

PRIX

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Alixone · il y a
Un très joli conte qui nous emporte dans un univers onirique. J'aime beaucoup votre style fluide et la manière dont vous avez construit votre récit....Je m'abonne à votre page (en vous invitant sur la mienne aussi)...
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Christine Jean · il y a
Merci beaucoup. J'irai visiter votre page.
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Yoann Bruyères · il y a
C'est un joli conte bien imaginé, mais j'ai eu du mal à rentrer dans le texte à cause de sa forme (de conte) qui n'est pas trop mon genre. Il y a quelque chose de volatile dans ces tournures (parfois trop chargées d'adjectifs) qui fait que je ne raccroche pas bien tous les mots ensemble pour y lire un sens clair.
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Christine Jean · il y a
Nous avons tous des univers qui nous parlent plus que d'autres. Merci néanmoins d'avoir pris le temps de le lire. Concernant les adjectifs, j'ai voulu décrire au mieux la scène et l'ambiance, tout en imposant une lenteur dans le rythme du texte afin de créer une dimension onirique. Cela dit, j'accepte votre critique et je comprends que cela déstabilise certaines personnes.
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Osiris90 · il y a
Beau conte qui me rappelle ceux de la Bretagne ou les fées vertes de ma Franche-Comté. Quelques voix pour vous encourager.
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Christine Jean · il y a
Merci ! Je me suis inspirée de ma Sologne natale...
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Jfjs · il y a
Mais que c'est beau comme conte. Très original l'idée de Diluviana !
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Christine Jean · il y a
Merci, c'est très gentil !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Trop d'adjectifs tuent le texte et empêchent qu'on y entre comme on le souhaiterait
"Sa vaporeuse robe blanche, aux pans agités par une légère brise d’été miroite dans les pâles lueurs des premiers rayons du soleil. Sa chevelure ondulée, aux couleurs des blés mûrs, retombe sur ses épaules diaphanes."
C'est trop lourd à mon goût.
Un petit vote tout de même.

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Christine Jean · il y a
Je suis désolée que ma façon d'écrire ne vous plaise pas. J'accepte votre critique, même s'il est évidemment impensable et impossible pour moi de décrire une image sans avoir recours aux adjectifs, qui, tout en constituant la base de la description, vont également servir à l'enrichir en la faisant apparaître aux yeux du lecteur. De plus, cela confère au texte une certaine lenteur inhérente à l'ambiance de l'histoire. Je n'imagine pas mon texte dénué de ses adjectifs, il serait plat, morne et n'aurait plus ni attrait ni poésie...
Merci pour votre vote.

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Christine Śmiejkowski · il y a
Je n'ai pas dit de ne pas en mettre mais en placer moins.
Il n'empêche que votre histoire est très touchante et ce merveilleux conte se lit nettement mieux à la seconde , puis à la troisième lecture.
Je ne devrais voter qu'après 2-3 lectures quand je n'accroche pas.

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Christine Jean · il y a
Comme quoi rien n'est jamais définitif... Chacun a sa propre façon d'écrire, c'est ce qui fait la richesse du lecteur.
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Meryma Haelströme · il y a
Mes voix pour ce joli conte. Bonne chance ! Si le coeur vous en dit, mon texte est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-promesses-de-laube
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Christine Jean · il y a
Merci de votre soutien!
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Alain Chenoz · il y a
Un bien joli conte qu'on découvre avec plaisir au fur et à mesure que les lambeaux de brumes se dissipent.
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Christine Jean · il y a
Merci pour cet avis joliment poétique !
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Sylvina · il y a
Je me suis laissé guider et emporter : j'ai adoré ce voyage... <3
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Christine Jean · il y a
Merci Sylvina !
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Christine Jean · il y a
Merci Sylvina !
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Françoise Grand'Homme · il y a
De jolies descriptions poétiques pour un conte plein de charme.
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Christine Jean · il y a
Merci beaucoup !
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Evadailleurs · il y a
Un joli conte...
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Christine Jean · il y a
Merci !
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