Dilemme

il y a
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En compétition

Avant même de la voir, Julien la devine… Manon. La pièce entière est saturée de son parfum ; une odeur chaude et profonde, enivrante ; une empreinte olfactive qui n’appartient qu’à elle. Il aime enfouir son visage contre sa peau, dans son cou, au creux de ses seins ronds et fermes où l’essence ambrée, plus prégnante, le pénètre jusqu’aux os et le fait chavirer de bonheur. Dans ces moments d’abandon, l’extase n’est jamais loin.

Leur rencontre tenait au hasard, ils s’étaient retrouvés bloqués ensemble dans l’ascenseur d’un grand magasin ; leur attente avait duré plusieurs heures. Là où la plupart des femmes auraient opposé à Julien un silence gêné, Manon s’était mise à lui parler sans discontinuer. Plus tard, elle lui avait confié que l’angoisse avait sur elle des effets inattendus, dont celui de la rendre loquace quand d’ordinaire elle s’exprimait peu, préférant observer. Sur le moment, il l’avait trouvée drôle et touchante avec sa façon de mimer tout ce qu’elle lui racontait. Il émanait de ses gestes amples et fluides une grande sensualité, qu’accentuait la manière dont elle mordillait ses lèvres irisées et charnues. Son odeur, déjà, le troublait, amplifiée par la chaleur estivale et l’espace exigu de la cabine. Lorsque, enfin, ils étaient sortis, la nuit était tombée ; il lui avait proposé d’aller prendre un verre dans un bar. Instinctivement, Manon avait jeté un coup d’œil à la main gauche de Julien où la vue de son alliance l’avait fait hésiter. Pourquoi avait-elle accepté de le suivre finalement ? Il n’avait jamais osé lui poser la question, craignant qu’elle ne s’offusque ; après tout, c’était lui l’homme marié ; elle était libre, sans entraves.

Installée dans un coin de la pièce, la platine vinyle joue les derniers accords d’un morceau de jazz. Miles Davis souffle et saigne sa musique ouatée, ironiquement triste et sublime. À force de l’attendre, Manon s’est endormie sur son canapé ; un léger châle couvre sa poitrine et ses épaules dévêtues, laissant deviner ses formes. Ainsi alanguie, il la trouve outrageusement indécente et désirable. Le regard de Julien descend sur ses jambes nues, longues et fuselées, dont la blancheur d’opale le fascine ; pour les avoir maintes fois caressées, embrassées, mordues même, il sait leur douceur. Sa main reste en suspens au-dessus de Manon, il voudrait effleurer sa bouche dont le goût, depuis la dernière fois, lui a manqué. Il s’abstient cependant ; et cette abstinence est comme un uppercut. Sa respiration se fait plus courte.

Après leur première rencontre, ils s’étaient très vite revus. À cette époque déjà, tout partait à vau-l’eau dans le mariage de Julien : la dureté dont il faisait preuve à l’égard de son épouse était telle qu’il s’effrayait lui-même de son comportement. Avec Manon, au contraire, il n’était que tendresse. À chacun de leurs rendez-vous, il s’amollissait davantage, abandonnant peu à peu toute velléité de résistance à son désir de la posséder toute entière. L’aurait-il souhaité, Julien n’aurait jamais pu se contenter d’une chaste connivence : son corps la réclamait. Aux enlacements timides et hésitants du début, avaient succédé des étreintes plus appuyées dont le caractère érotique ne souffrait aucun doute. Manon dégageait quelque chose d’animal qui jetait à bas sa raison. Chaque heure passée loin d’elle était une torture ; il ne dormait plus, ne mangeait plus, absorbé tout entier par cette passion dévorante qui le laissait exsangue. Pour finir, un soir, ils s’étaient embrassés sous un porche ; sans retenue, leurs bouches s’étaient dévorées, comme consumées par un désir trop longtemps contenu ; ils avaient fait l’amour.

Manon gémit, ses paupières s’agitent : Dieu sait quel cauchemar elle est en train de faire. Il voudrait pouvoir la rassurer, mais s’en sent incapable, empêtré dans ses propres peurs. La veille, sa femme lui a annoncé qu’elle était enceinte. La vie a rattrapé Julien. Il ne quittera pas Élise. Il avait tant de choses à dire à Manon ce soir, mais la voir endormie l’a rendu lâche. Sur une feuille, il inscrit trois mots.

Dans le silence glacé de la nuit, Julien s’enfuit.

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Anne Marie Vignau · il y a
ah!!!les hommes!!!mais celui la est honnete et loyal
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Jennifer Marquié · il y a
Merci Anne-Marie ! 😉
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Mireille Bosq · il y a
Ces histoires finissent en général ainsi non?
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Jennifer Marquié · il y a
En effet... souvent.
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Joëlle Brethes · il y a
Difficile de juger objectivement Julien ! que doit on prioriser : sa lâcheté vis à vis de Manon?, son "sens des responsabilités vis à vis de son épouse enceinte ?...
En tout cas, c'est moche : quel gâchis !

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Jennifer Marquié · il y a
Je vais vous faire une confidence : j’ai horreur de juger ! ...Quand on ignore de quoi demain sera fait et quelles seront nos décisions.
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Atoutva · il y a
Quel homme courageux !
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M. Iraje · il y a
Comme une parenthèse, un moment d'abandon réciproque, comme la vie en réserve parfois.
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Jennifer Marquié · il y a
Des parenthèses, oui, qu’il faut savoir refermer.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Et ces trois derniers mots devinés nous glacent, le silence nous engourdit, la fin nous ensevelit. Merci Jennifer, mon vote! Je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix
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Felix Culpa · il y a
Nous sommes, nous les hommes, tous les mêmes. Nous sommes trop faibles face aux femmes ! Une très belle histoire !
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Jennifer Marquié · il y a
Merci de votre commentaire Félix.
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Patrick Liaudet · il y a
Sur un sujet classique de trio amoureux votre texte est plein de subtilité, comme la musique de Miles Davis qu'on entend en toile de fond. Bravo Jennifer.
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Jennifer Marquié · il y a
Merci Patrick !
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Norsk · il y a
Lâcheté terriblement banale, vécue en solo et très bien décrit. Le courage et la lâcheté sont-ils sexués ? Peu de chance. A part en grammaire.. 😉
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Jennifer Marquié · il y a
Bien vu !
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Tnomreg Germont · il y a
Lâcheté de l'homme....ou pas -Très beau
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Jennifer Marquié · il y a
Certains le sont, d’autres pas : comme pour les femmes, il y a de tout. Difficile de savoir comment nous agirions dans de telles circonstances, embarqués par la passion.
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Tnomreg Germont · il y a
C'est sûr - il n'y a que des cas particuliers, des histoires différentes et des réactions toutes aussi différentes...

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