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Digressions

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Patrick Barbier

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Je vois des choses derrière les choses.
Mon esprit ne me laisse plus aucun répit. Mes pensées se chevauchent. Littéralement. Je ne suis plus qu’un kaléidoscope de sensations.

Je marche à côté des choses, en décalage... mais je les ressens plus fort. Les couleurs, les fragrances et les goûts, les odeurs, les sons et les formes. Tout me paraît si évident et si étonnant. Comme surligné par une netteté qui m’échappait jusqu’alors.
L’équivalent d’un projet global qui n’en serait qu’à ses balbutiements mais qui n’aurait aucune chance d’aboutir sans ces parfaites esquisses. Dont je fais partie. Je le sais comme je n’ai jamais su.
J’en ressens souvent une peur panique mais depuis quelques temps c’est parfois un calme soudain qui m’emplit à la manière d’une eau limpide et sans ride. Ce n’est pas un renoncement, c’est autre chose. En fait, je crois que c’est le renoncement qui me fait paniquer. Ce calme et cet apaisement épisodiques et fluctuants que je me force à faire durer le plus longtemps possible... Non... Pas que je me force... c’est quand je me force que la peur revient. Ce calme et cet apaisement auxquels je m’offre et me laisse aller, électrisent ma conscience au contact de ce qui m’entoure. Rires d’enfants, passants que je croise, les arbres et les fleurs dans un square, les parasols colorés d’une terrasse de bar, un joueur de guitare jouant une chanson d’hier, des mots dans un livre, un klaxon qui me fait sursauter ou juste le bourdonnement de la ville.

Je vois des choses derrière les choses. Je les distingue à peine avant qu’elles ne disparaissent mais c’est trop fréquent pour que ce ne soit que des coïncidences. Le temps d’en prendre conscience et de vouloir les fixer, elles se sont fondues dans le décor. Est-ce qu’elles étaient là avant ? Et si oui, pourquoi ne les ai-je jamais vues ? Je suis le passager d’un train lancé à pleine vitesse. Son regard est perdu dans le paysage qui défile derrière la vitre du wagon et ses yeux ne parviennent pas à rester immobiles. Les iris peinant à se focaliser sur un détail du dehors même si ces détails font la beauté de l’ensemble.

Je marche à côté des choses et le temps, peut-être parce qu’il m’est compté, file comme jamais il n’a filé. J’ai l’impression de voir son sillage. Cela ressemble à un arc en ciel mouvant aux teintes passées. Bordé d’une écume immaculée qui s’étirerait à l’infini pour n’oublier personne. Et je peux dire qu’il ne m’oublie pas. Je l’utilise pourtant avec parcimonie. Je l’économise. Je sais depuis l’année dernière que j’en ai une toute petite réserve. Je ne me projette que dans le présent. Ou dans le jour d’après. En faisant durer les minutes où je me sens mieux. En faisant s’étirer les heures quand elles me sont douces. C’est lorsque mon corps regimbe et renâcle sous la douleur que ça passe le plus vite. Alors que paradoxalement, cela semble long quand on souffre. Lorsque je reprends le contrôle, il s’est passé une journée, deux journées. Perdues dans un passé qui te nargue par sa proximité, qui reste irrattrapable alors qu’elles ont impitoyablement grignoté ma réserve.

Je vois des choses derrière des choses. Des regards contrits ou qui se forcent tant à ne pas l’être qu’ils se remarquent d’avantage. A m’en faire mal. Des mots de compassion qu’on t’offre gentiment mais qui, là, maintenant, à ce moment précis, t’accablent de leur réalité et de leur sens induit. Mais que ferai-je à leur place ? Que dirai-je, que souhaiterai-je, que chercherai-je à dire ou à faire si les rôles étaient inversés ? Si ce n’était pas moi celui qui s’est forcément installé sur le côté. Comme pour mieux observer le cours des choses. Ces choses derrière lesquelles je marcherai dans un avenir que je ne veux pas mesurer. Et qui le veut ?

Je marche à côté des choses et si j’ai peur plus souvent qu’à mon tour c’est de moins en moins pour moi mais pour ceux que je laisserai derrière moi. Tous ceux qui m’inspirent. Ceux qui comptent pour moi et pour qui je compte. J’ai parfois la sensation d’être parvenu à frôler les fils qui nous relient les uns aux autres. Je les vois flotter parfois dans cette brise qui m’appelle et à laquelle je résiste. Pouvoir les retenir. Les laisser s’enrouler autour de moi. Les sentir vibrer d’autres existences.
J’y suis presque.

Je vois des choses derrière les choses, la nuit quand le sommeil me fuit. Ce sont des moments oppressants où l’acuité des autres sens que la vue est décuplée par l’obscurité. Je sens la caresse du drap, l’odeur du repas, la maison qui craque et respire. C’est une longue attente pendant laquelle l’envie d’apitoiement sur moi-même arrive à prendre le pas sur ma volonté. La nuit nous ramène à l’enfance et au monstre sous le lit ou dans le placard. Le mien est en moi et l’envie de le terrasser tourne sans fin en des combats toujours renouvelés. Ces heures qui s’écoulent me voient triomphant, me trouvent bénéficiaire d’un traitement révolutionnaire, d’une rémission incompréhensible. Quand je parviens à entrer dans ces fictions que mon esprit projette, je tombe directement dans un rêve. La nuit blanche est à nouveau noire et mes yeux fermés. J’ai vaincu le monstre. Lui aussi s’est endormi. Là où je me suis évadé, j’aime à le croire.

Je marche à côté des choses et me restent les moments doux, les gestes, les cœurs et les corps amoureux, les flonflons de fêtes qui s’engloutissent dans un passé sépia et mélancolique. Avec les regrets de ne pas avoir ressenti mieux et de n’avoir pu arrêter les flux temporels s’accrochant tels des guirlandes de soie à nos sentiments les plus beaux. Et le soulagement de laisser les enfants comme témoins d’immortalité puisque je suis le dépositaire d’une seule fin. Eux continueront dans l’éternité de leur vie à venir.

Et lorsque la vie semble se mouvoir
Aux parages de souvenirs à pleurer,
Se parant de ce que nous savons donner
A ce monde, à nos jours, à nos rêves,
Il suffit de contempler les étoiles
Pour nous y voir à travers nos larmes.


Je vis... Je marche à côté des choses...
Mais je vis.
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Th. de Saint-Val · il y a
Le temps. Une de ces choses (comme la connaissance) qu'on peut partager sans s'en priver. Et qui pourtant, subjectivement (pour chacun de nous, pour l'espèce, pour la planète) aura un terme. Sans pourtant jamais s'interrompre. Une sorte de paradoxe de Zénon à l'envers.
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Marie · il y a
Bouleversant et remarquablement écrit !
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Valérie Labrune · il y a
Ma-gni-fi-que ! Je pourrais m'arrêter ici, Patrick, ce serait confortable mais il me faut peut-être aussi te confier que je suis émue tant ce texte chargé de poésie me parle. Loin, il m'emmène très loin dans des contrées qui ne sont autres que moi-même. A la différence que c'est en souriant que j'y songe car, en ce qui me concerne, c'est avec délice que j'y plonge.
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Patrick Barbier · il y a
Merci pour ce commentaire Valérie. Cette histoire me tient à cœur et j'aime ce que tu en as écrit.
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Volsi Maredda · il y a
Ça me touche, me laisse sans voix à côté de toi à regarder ces choses que tu vois derrière les choses, le cœur ouvert.
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Patrick Barbier · il y a
Merci d'être passée par là et d'avoir laissé ce beau commentaire, Volsi.
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Volsi Maredda · il y a
Avec plaisir. En général, quand j'accroche, je lis l'intégralité des œuvres. Je suis venue à bout de Michel Dréan, je devrais y arriver avec toi :)
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Patrick Barbier · il y a
Ça fait quatre ans si le compte est bon, que je suis sur Short. Ça m'a laissé le temps d'écrire pas mal de mes petites histoires. J'espère que tu ne te lasseras pas trop vite.
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Volsi Maredda · il y a
On verra :)
Moi, je mets, j'enlève, je mets... parfois mes textes restent quelques heures juste sur ma page. Ce matin j'ai encore fait pas mal de ménage. C'est pour ça que j'en soumets aussi au comité sinon, un jour sur deux, ma page serait vide ;-)

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Dady · il y a
Superbe ecriture
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Patrick Barbier · il y a
Merci beaucoup Dady.
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Guy Bellinger · il y a
Un voyage métaphysique à l'intérieur d'une conscience suraiguë : la perception dilatée de la vie, de la mort qui tapine sur son trottoir, de l'écoulement du temps. Une sorte d' "Abattoir 5" de Kurt Vonnegut Jr. contracté en quelques lignes. C'est très beau en tout cas.
Il y a longtemps (quoique j'aie conscience du caractère subjectif de l'adverbe) que nous ne nous sommes pas lus l'un et l'autre. Je vous propose de découvrir ma dernière nouvelle "Entre cabot et loup" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup), beaucoup plus triviale que vos "Digressions", je l'avoue humblement.

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Patrick Barbier · il y a
Hello Guy... Je suis passé. Merci pour ce commentaire. A bientôt...
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Maud Garnier · il y a
je peux pas commenter là Patrick !... "Je vois des choses derrière les choses. Mon esprit ne me laisse plus aucun répit... :-((
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Patrick Barbier · il y a
Ce n'est pas grave Maud. merci d'être passée par là.
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Utilisateur désactivé · il y a
que de mots pour exprimer le ressenti . J'adore
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Patrick Barbier · il y a
Merci beaucoup, Lydia.
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Koradock · il y a
Digressions bouleversantes. Très sincèrement. Vos mots subliment ces instants de voyage au plus profond de soi et des choses. Ils survivront au monstre.
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Patrick Barbier · il y a
Merci Koradock... Très touché.
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Laetitia Gand · il y a
Un texte puissant, qui me fait penser aux ressentis du poète face à ce qui l'entoure et peut-être d'ailleurs avec les vers de fin vous le dites vous - mêmes. Une lecture forte et une écriture littéraire mais pas seulement, on sent l'envie du mot juste et cette volonté de tendre vers le beau
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Patrick Barbier · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire, Laetitia
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Laetitia Gand · il y a
mais de rien, au plaisir de vous lire
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