Digitale désintox

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Un livre ? Nadja, André Breton. Un texte ? Première soirée, Arthur Rimbaud. Un film ? Trainspotting, Danny Boyle. Une chanson ? I am the walrus, The Beatles  [+]

Image de Eté 2015

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Je suis clean depuis 24 jours, 10 heures et 37 minutes à peu près. J’essaie de tenir bon. La tête baissée, le visage vaguement éclairé, le téléphone à la main.
J’avais l’habitude de me défoncer à coup de textos et de connexions en tout genre. Une vie de junkie en 4G. Et sincèrement, c’est plus facile de se priver de bouffer ou de baiser que d’être déconnecté. Le truc, c’est que pendant que je m’en mettais plein la tronche, j’avais perdu le contact avec ma vraie vie.
Vous savez, je suis un peu monsieur tout le monde. Des rêves. Mais peu de réalisations concrètes. Accroché à mon portable, je passais mon temps à essayer de rendre mon existence acceptable. Résultat, j’avais constamment peur de rater quelque chose, je vivais dans un instant qui n’était pas le mien. Je ne vais pas vous dire que je veux revenir à l’état sauvage, courir tout nu dans les champs et sentir les fleurs parce que c’est cool. Non. Je vais juste essayer de tenir le coup sans écran, sans selfie, sans faire glisser le virtuel sous mes doigts.

On dit que la maladie moderne, c’est la dépression. Faux. Le nouveau virus est numérique. Et quand tu le chopes, tu prends « chair » avec lui. Tu deviens digital addict. Tu rejoins sans t’en rendre compte une armée de zombies. Comme eux, dans le métro, le bus, les restos, la rue, les chiottes, dehors, chez toi, partout, dès qu’une opportunité se présente, tu sors la dope et tu bascules dans le monde obscur. La tête baissée, la pupille dilatée, les phalanges crispées.
Soudain, tu ne réfléchis plus, tu navigues. Tu te transformes en M. et Mme Android, tu suis la vague. Sans couverture réseau, sans wi-fi, la tension devient palpable. L’immédiateté est ton quotidien, ta came, ta techno-way-of-life. Tu te fais des lignes d’info, des injections d’images, tu te roules des applis, tu gobes tout ce qui passe dans l’attente du moindre signal sonore. Un delirium permanent.
Tu souffres alors de ne pas être vu, de ne pas être aimé ; tu dégringoles dans un fossé hypnotique. Tu as un compte, une boîte, un profil : « Je poste donc je jouis. »Tu es statique et partout à la fois. Tu es un peu ici mais surtout nulle part. Tu erres dans ta solitude, le téléchargement facile, le système nerveux. Le smartphone à la main, tu l’agites, le verrouilles, le déverrouilles. La seule masturbation autorisée en public.

Lennon chantait déjà dans le double blanc : « I need a fix 'cause I'm going down. » Pour moi, c’était pareil mais en version « mobile ». Avec ce prolongement de moi-même, je vais vous dire : je me sentais bien, je vibrais. C’était mon silex, mon papyrus, mon télégramme, mon flux. Je n’étais pas monsieur tout le monde, j’étais le monde.
En réalité, j’étais plongé dans un coma artificiel, je vivais une schizophrénie en double appel. Un jour, j’ai eu comme un sursaut, je me suis réveillé pour tout réapprendre.
Vingt-quatre jours, 10 heures et 39 minutes, déjà. Ce jour-là, tout a basculé. Et vous savez ce que j’ai fait ? Je l’ai mangée. Ma carte SIM… Ouais, je l’ai bouffée !
Tout un symbole, on dirait.

Comment ? La séance est déjà terminée ? Bon… eh bien, merci docteur, on se voit la semaine prochaine ?

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