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Léa Conceicao

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Ils sont là, dispersés dans la cour, ces adolescents tout droit sortis d’un magazine de mode. Je crache par terre en hochant la tête au rythme de la musique punk qui afflue dans mes écouteurs. Ils me regardent de loin, n’osent pas m’approcher, et j’entends des ricanements quand je passe à côté de petits groupes. C’est ça, riez bien bande de moutons au cerveau délavé par la publicité et le désir d’obtenir. Moi, je n’ai pas besoin de tout ça pour me sentir exister. Moi, je ne fais pas parti de cette génération Starbuck et Stansmith, toujours à l’affût de nouvelles modes qui les rendraient plus populaire que leur voisin. Moi, j’ai juste besoin de ma musique pour vivre, de rien en somme !

Perdu dans mes pensées, adossé à un arbre, je n’ai pas vu le groupe de garçon qui s’est formé autour de moi. Ils ricanent et me lancent des insultes. Je n’entends rien à cause de la musique dans mes oreilles mais j’imagine que ce sont des insultes car ce sont les seules choses qu’ils sont capables de proférer. Je baisse quand même le son, histoire d’entendre quel genre d’ânerie leur pauvre esprit dépravé est capable d’imaginer. Il y en a un, plus téméraire que les autres, qui s’avance et me regarde dans les yeux. Il me lance :
« Alors, Fletcher, t’as toujours pas décidé de devenir un être humain ? »
Même pas drôle, quel idiot ! Il aurait pu essayer de trouver quelque chose de plus amusant. Je me contente de maugréer :
« Va te faire foutre ! »
Je sais que ce n’est pas la meilleure réponse du monde si j’ai envie de rester entier, mais c’est la seule qui m’est venue à l’esprit. Le type, il s’appelle David, me regarde avec colère et demande :
« Qu’est-ce que t’as dis ? Répète voir un peu ?
- Bordel, mais foutez moi la paix ! je ne peux m’empêcher de hurler. Qu’est-ce je vous ai fait pour que vous me traitiez comme un chien !
- T’as pas vu à quoi tu ressembles ? me répond David avec un sourire moqueur. T’as des fringues nulles qui sortent de je ne sais où, jamais de la marque. Tu te comportes comme un animal sauvage. T’écoutes de la musique chelou. Puis t’as vu ta coupe ? C’est quoi cette espèce de crête vert fluo ? Et tes bracelets, avec tous leurs piques ? Tu te prends pour un dur sous ton apparence alors que t’es qu’une pauvre fiotte ! »

Je me tais. Je n’ai rien d’autre à répondre à tant de stupidité. Ils m’embêtent, parce que je suis différent alors que sur certains points je suis exactement comme eux : j’ai deux bras, deux yeux, deux jambes, une bouche... Je suis juste anticonformiste. C’est ça qu’ils me reprochent ? Pourtant, ça ne me rend pas dangereux. Je ne persécute personne. Je ne frappe personne, moi. D’ailleurs j’abhorre la violence. Les hommes ne devraient pas s’entretuer. Je vois David qui attend. Je serre les poings et nous nous défions du regard. Heureusement pour moi, on entend soudain l’horrible tintement de la cloche qui marque la fin de la pause, devenu rassurant pour moi.

Dans la salle d’histoire-géo, je me met au fond, comme d’habitude : je n’ai pas envie de me faire remarquer plus que ça. Le thème d’aujourd’hui : « L’agriculture productiviste, la solution contre la famine ? ». Le prof demande qui veut répondre à la question. David, en bon élève, se lève et commence :
« L’agriculture productiviste permettra de nourrir tout le monde car elle permet d’avoir de très fort rendements ainsi qu’un très faible coût de production. Tout le monde pourra ainsi manger à moindre coût »
Le prof hoche la tête tandis que David se rassoit. Il se tourne vers moi, qui me fait le plus petit possible au fond de la classe, et d’un geste de la main m’invite à me lever. Je l’aime bien ce type, mais s’il pouvait éviter de me faire parler devant toute la classe de mes opinions, ce serait mieux. Je me lève quand même, tremblant. Le prof sourit et m’interroge :
« Et toi, Fletcher, qu’en penses-tu ? »
Je ne peux plus reculer, je n’ai plus le droit. Il va falloir que je parle. Je prends ma respiration et clame :
« Je pense que l’agriculture productiviste n’est pas la solution pour nourrir l’humanité. Cette forme d’agriculture permet certes de produire beaucoup à moindre coût mais son but est de produire pour vendre et non pas de produire pour nourrir. De plus, David dit que cette agriculture permettrait de nourrir toute l’humanité mais c’est faux ! Car ces dernières années, on a pu remarquer que les agriculteurs sont les premiers à souffrir de cette agriculture, alors que ce sont eux qui sont censés manger les premiers car ce sont eux qui produisent ! En plus, il utilisent des produits dangereux pour les sols, et même pour leur propre santé ! »
Le prof me félicite pendant que je retourne à ma chaise. J’ai peur de m’être trop enflammé. Au vu du regard que me lance David et ses camarades, j’en ai un peu trop fait.

À la fin du cours, le professeur me retient et me félicite pour mon intervention et m’informe qu’il regrette que je ne participe jamais de mon propre chef alors que j’ai des choses intéressantes à dire. Je m’enfuis sans un mot, craignant ce qui va se passer lors de la pause déjeuner.

J’avais bien raison d’avoir peur, malheureusement. À peine sorti de la cantine, David et son groupe d’amis tous plus écervelés les uns que les autres m’encerclent. David, en bon chef de bande, s’avance et me crie :
« T’as voulu faire le malin en histoire ? N’oublie pas, c’est moi le premier ! Pas toi, espèce de sous-merde ! On va te faire payer ton offense ! »
C’est fini, les coups pleuvent sur moi, pieds, poings... Je me prends tout dans la figure. J’essaye de riposter, j’entends quelques craquements, je ne sais pas si ce sont mes os ou ceux de mes agresseurs qui font cet immonde bruit. J'hurle de douleur. Mais qu’ai-je fait pour mériter ça ? Je n’ai juste pas la même vie et les mêmes idées que vous ! Je m’éteins en pleurant, sous les coups... Pourquoi ? J’étais simplement différent, à contre-courant...

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michel jarrié · il y a
Je vous souhaite bon vent. Courageux de votre part.
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Adonis · il y a
J'aime beaucoup Léa. ..
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Sibipa · il y a
Vous abordez avec beaucoup de finesse un sujet difficile, celui de la différence qui est malheureusement toujours d'actualité. Une plume à suivre...
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Kiki · il y a
Mes voix. Je vous découvre au fil de mes lectures sur short éditions. BRAVO et encouragement pour le prix lycéen.
Je vous invite de ma part à aller lire le poème "les cuves de Sassenage" Merci d'avance

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Joëlle Brethes · il y a
Dur dur, de sortir de la pensée unique... Mais les différences d'hier (idées, musique, look etc.) font souvent les "modes" de demain ;-) ;-) ;-)
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Thara · il y a
Malheureusement, c'est bien souvent à ce genre d'abruti (David), que revient la palme de la bêtise...
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Serenity · il y a
Très réaliste, et sujet qui mérite qu'on en parle pour éveiller les consciences. Mes votes.
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Chantal Noel · il y a
Les différences non admises et le harcèlement, voila deux points hélas, bien actuels et que vous avez su montrer finement. Bravo.
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Domi · il y a
Bravo Léa, très émouvant et malheureusement tellement crédible.
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Lyne Fontana · il y a
Que c'est triste et bien décrit ! Heureusement que ça ne se termine pas toujours comme ça...
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