Diagnostic salvateur

il y a
3 min
967
lectures
586
Lauréat
Public

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Hiver 2021
Le professeur Vorelgan, célèbre cardiologue, a décidé de prendre sa retraite dans un coin reculé du massif vosgien. Seul. Son épouse est restée à Paris, elle ne supporte ni la montagne à vaches, comme elle qualifie si délicatement le lieu, ni surtout la présence quotidienne de son mari. Elle viendra quand la maison sera plus confortable, quand il aura neigé... enfin, plus tard...

Si bien que depuis deux ans, il vit en ours, aussi agacé que satisfait de cette désertion, car il aime la solitude et la goûte comme le meilleur plat de la vie. Ses plus proches voisins ont tenté quelques rapprochements qui ont vite échoué. Il fuit ses semblables. N’entrent chez lui que la vieille Fernande, forte comme un roc qui lui sert de femme de ménage et de cuisinière et Roland, le gendre de cette dernière, un homme qui sait tout faire, de la plomberie à la menuiserie, de l’électricité à la zinguerie. Leur présence dans l’ancienne ferme des grands-parents du docteur Vorelgan est nécessaire quasi quotidiennement. Roland, pour des sommes dérisoires, intervient au quart de tour et toujours proprement. Seul revers de la médaille, il se fait payer en conseils médicaux avisés. Car Roland n’en a jamais fini. « C’est une petite nature » dit sa belle-mère. Quand ce n’est pas le cœur qui a palpité toute la nuit, c’est une étrange douleur là dans le dos, ou un élancement dans la poitrine ou... Bref, l’homme est tout bonnement ce qu’on appelle un hypocondriaque ! Alors le docteur Vorelgan en est quitte pour une visite en règle avant chaque chantier.
Roland n’est pas homme à se laisser rassurer d’une tape sur l’épaule. Il a besoin qu’on lui fasse le grand jeu : tension, palpations, explications. Surtout explications. Plus c’est technique, plus ça le requinque. Lui, vous savez, il n’est pas bête, et l’homme somme toute est une machine pas plus compliquée qu’une autre. Suffit d’apprendre. Enfin, à chacun son domaine...
L’examen dure donc ses vingt minutes réglementaires, sans quoi l’ouvrier ne serait bon à rien. « Rhabillez-vous, Roland, tout va bien. Vous avez encore de belles années devant vous. » Cette formule-là, c’est celle qu’il préfère et tant qu’il ne l’a pas entendue, il ne peut entreprendre son chantier. Mais, ensuite, emporté par son habileté et son goût du travail bien fait, la besogne avance vite et bien.

Or, ces derniers mois, Roland, on le voit quotidiennement. Les tempêtes hivernales ont mis à mal toute une partie de la toiture. L’humidité s’infiltre côté nord et il faut isoler, recouvrir, réparer. Le docteur enrage de plus en plus devant ces consultations abrutissantes. Il sent sa patience le quitter. Ce bougre lui gâche ses journées.

Mais comment faire cesser ces sollicitations et lamentations quotidiennes ? L’idée lui vient un matin où Roland s’est montré particulièrement pénible. Le médecin va lui foutre la trouille, à son malade imaginaire. Puisque son corps est un vaste chantier dont il explore avec tant de soins toutes les possibles défaillances, le professeur se dit ce jour-là :

« Tu en veux, mon garçon, je vais t’en donner moi ! » Il va lui déclarer une de ces maladies orphelines si peu connues que ces béotiens de la campagne n’en connaissent même pas le nom.

C’est parti. Palpations, contrôle de la tension, froncement de sourcils, regard fuyant, questionnaire pointu ; mots lâchés à mi-voix ; dos à demi tourné : retour sur les ganglions. Examen de l’haleine... Questions sournoises aux allures innocentes mais dont Roland voit très vite le double fond...

— J’exige la vérité, Docteur...

Réticences bien imitées, compassion douce. Et le nom est balancé. Un nom très long, aux consonances grecques admirables.

Roland a attaqué son travail, un peu hébété. Il prend son temps aujourd’hui. Il ne chantonne pas. Il se répète le nom de sa maladie. En abrégé : la FRG.

Le docteur ricane de sa ruse et prévoit avec une délectation cruelle d’informer l’infortuné ouvrier des avancées, lentes, très, très lentes de sa maladie. Il ne faudrait quand même pas que les travaux en pâtissent.


Le lendemain, pas de Roland, ni le surlendemain. L’animal ne se serait quand même pas alité, par précaution ? Fernande ne sait pas. Le professeur se demande s’il n’est pas allé trop loin et puis le boulot attend...

Au bout de cinq jours, il décide à son corps défendant d’aller aux nouvelles... Une sourde inquiétude le ronge. Ce grand benêt aurait-il mal supporté le verdict ? Dans quel état va-t-il le retrouver et comment le convaincre de reprendre le travail...

— Roland ? Ah ! Non, il n’est pas à la maison. Voyez donc du côté des étangs, lui répond l’épouse, il est parti pêcher...

Pêcher ?

Quand Roland, de sa barque, aperçoit le docteur, il lui fait de grands signes, range sa ligne, revient vers la berge et lui tombe dans les bras.
— Ah ! Docteur ! Comment vous remercier ? Vous m’avez guéri !

Guéri ! Le docteur reçoit ensemble, son patient et le choc de la nouvelle.

— Guéri ? Mais comment ça, Roland ? Je vous l’ai dit, c’est une maladie orpheline in-cu-ra-ble.

— Ah ! J’ai bien compris, docteur. Mais voyez-vous, ce qui me minait au fond, c’était l’inconnu, l’incertitude. Par où allait-elle me surprendre la Gueuse ? À présent, grâce à vous, je sais ! Ma maladie, je la connais et je vais bien la surveiller, croyez-moi !

Ce diagnostic avait remisé toutes les autres menaces de maladie. Pas de cancer, pas de cœur faible, de poumons épuisés ; pas de pancréatite, de maladie dégénérative... Il fallait se rendre à l’évidence, Roland revivait !

— Le boulot ? Ah ! Vaudrait mieux chercher quelqu’un d’autre à présent, Docteur... Je n’veux pas paraître ingrat mais ma menuiserie me suffira désormais. C’est que j’ai envie de profiter du temps qui me reste. Au fond, j’ai de la chance, comme vous me l’avez affirmé, puisque c’te maladie ne fait même pas souffrir et qu’elle sait prendre tout son temps... Pas à dire, je vous dois une fière chandelle ! Professeur, vous êtes vraiment le plus fort !
586

Un petit mot pour l'auteur ? 338 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Bravo Mome de Meuse pour cette belle place sur le podium, qui est aussi celle de l’humour noir de ce texte très humain.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Oh! Merci, Fred. Ce commentaire me plaît infiniment. Je vous souhaite une belle soirée
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Félicitations Mome !
Image de Sylvie Legendre
Sylvie Legendre · il y a
Bravo pour cette belle récompense !!!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est très gentil, merci beaucoup Sylvie.
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !! Bravo pour ce joli succès !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Patricia, j'apprécie votre visite.
Image de Bruno R
Bruno R · il y a
Mes compliments!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Bruno.
Image de Sylvie Neveu
Sylvie Neveu · il y a
Bravo Mome !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Je suis touchée par ce petit signe de vous Sylvie. Merci chaleureusement.
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
De l'importance de savoir nommer le mal qui nous ronge et de savoir manier les hypocondriaques!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Quelle jolie façon de dire les choses. Mille mercis, Pénélope.
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Félicitations Mome !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil Alice. J'apprécie toujours vos visites.
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Bravo Mome !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Mille merci à vous Camille.

Vous aimerez aussi !