Deux papillons dansent

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Pour tenter d’être les premiers, les hommes pointent leurs doigts en l’air, écoutent les rumeurs, regardent le couchant, égorgent un poulet, abusent de leurs réseaux ... A quoi bon prendre  [+]

Image de Printemps 2016
Sous le pont, coule la rivière et Joseph, sept ans... pisse dedans.
Il est content Joseph et «pas peu fier» de cette parfaite parabole dorée qu’il dirige habilement dans le courant. Il ricane en pensant à sa mère qui lui a permis de battre la campagne à condition de ne pas trop s’approcher du cours d’eau. En sifflotant, il finit crânement son affaire, puis d’un pas guilleret, poursuit son chemin sur la rive herbeuse. Il fait beau, la nature exulte, égarés dans la brise deux papillons dansent, des coquelicots écarlates éparpillés dans une brassée de bleuets, se glissent dans le bal. Pour Joseph, l’été 1916 se déroule comme il l’a imaginé : chaque jour une nouvelle aventure ! Cette matinée augure d’une péripétie exaltante avec dans son viseur le projet de destruction de la grande fourmilière repérée la veille près de la ferme d’Honoré. Honoré est un gamin désœuvré du même âge. Les deux font la paire, équipage insouciant merveilleusement accordé pour innover et perfectionner l’art de la sottise. C’est Joseph, qui hier à la nuit tombante, eu la révélation de ce nouveau fait d’armes. Les deux complices se sont donné rendez-vous ce matin.

Près de leur cible, Honoré est déjà là.
- Salut, Joseph, t’as ce qu’il faut ?
- Et toi ?
- Zieute un peu ! Honoré plonge la main dans sa poche et sort très lentement une petite flasque métallique entourée d’un chiffon crasseux.
- Fortiche ! T’es vraiment un as, fais-moi sentir. Ça pue ! Les bestioles vont avoir le feu aux fesses.
- Et toi ? T’as intérêt à avoir chopé le briquet !
- Non mais, tu me prends pour qui ? Un traître, un déserteur ? Tiens, le voilà, j’ai même changé la pierre.

Moments d’inattention des mères et absence des pères sont comme du pain béni pour les deux canailles qui abusent allègrement de la situation cette saison... Pas vus, pas pris ! Et puis quand bien-même seraient-ils attrapés la main dans le sac, la semonce serait soutenable et les représailles bien inoffensives.
Pour l’heure, sur le terrain, les forces en présence se composent d’un régiment de plusieurs milliers de fourmis retranchées dans leur place forte et d’un bataillon formé par deux féroces géants humains de sept ans.

Joseph, songeur, paraît préoccupé. Honoré, pressé d’en découdre, déclare qu’il n’y aura pas de pitié et qu’aucun ennemi ne doit pouvoir s’échapper.
- Mais oui, c’est ça... Ce serait une idée, je dirai même l’idée... l'idée du siècle... articule lentement Joseph. Écoute-moi bien : tu vois ce seau là-bas, ramène-le et fonce jusqu’à la rivière pour le remplir. Voilà ma tactique : avant d’arroser d’essence toute la garnison, et d’y mettre le feu comme prévu, on creusera une tranchée autour de leur campement avec un bout de bois, on la remplira d’eau à ras bord, et comme ça, toutes les fourmis qui essaieront de s’échapper iront se noyer direct !
Admiratif, ne trouvant rien à redire sur cette perspective de victoire écrasante, Honoré se met au garde à vous, la main droite horizontale sur la tempe :
- A vos ordres, mon général !

Le plan se déroule à merveille : la tranchée, puis l’eau, l’essence et le brasier... De toutes leurs expéditions mémorables de l’été, c’est sans aucun doute la plus effroyable, celle qui fait le plus de victimes. Totalement désorganisés, sur cette petite parcelle de terre transformée en enfer, quelques insectes téméraires qui tentent de fuir pour échapper à la noyade sont immédiatement exécutés : pilonnés, écrasés, disloqués,...
- Courage, on les aura !
- Fuyez barbares, on ne passe pas !
Sur tous les fronts, faute de combattants, l’ennemi est à l’agonie. Dans le secteur autrefois très animé de la fourmilière, maintenant ne subsiste qu’un sol noir labouré, cendres fumantes et mouvantes, vestige d’une apocalypse préméditée et froidement accomplie.

Joseph et Honoré peuvent célébrer dans l’allégresse leur grand triomphe. Les parades et les chants guerriers s’enchaînent, les plus hautes distinctions sont décernées. Fraîchement décorés, les deux héros rompent les rangs solennellement pour rejoindre « leur casernement » et répondre à l'appel du repas de midi.

Sur le chemin du retour, en longeant le canal, Joseph perçoit dans son dos un bruit familier. Cette cacophonie brouillonne et ce timbre aigrelet... Ce ne peut être que la bicyclette et la sonnette de Mathurin, le vieux facteur !
- Hé, Joseph attend. Je crois que j’ai une lettre de ton père, donne-la à ta mère s’il te plait... sois gentil ! Si je peux m’éviter de monter la côte en vélo jusque chez toi, mes rhumatismes seraient bien contents et... ils te disent d’avance merci.

L’enfant court maintenant à perdre haleine, il tient fermement à bout de bras la précieuse enveloppe bleue qui claque au vent. Survolté, il franchit le pont, coupe à travers champs pour enfin débarouler, tout époumoné, dans son hameau.
- Maman, maman ! Il y a une lettre de papa ! Haletant, il a du mal à reprendre son souffle, la sueur embrase ses yeux. Tout en compressant fortement son point de côté, il demande en grimaçant : ça vient d’où cette fois ?
- Calme-toi, voyons, tu es bien impatient ! Laisse-moi au moins le temps de regarder... De Verdun, mon ange.

Sous le pont, coule la rivière. Il fait beau, la nature exulte, égarés dans la brise deux papillons dansent, des coquelicots écarlates éparpillés dans une brassée de bleuets, se glissent dans le bal...

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