Deux cigarettes

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Image de Hiver 2014
Il attend immobile, flamant à deux pattes bien plantées – mais blanc d'anxiété – les deux poings dans les poches enfoncés (à gauche, le paquet – deux cigarettes – et le briquet, à droite les clés et la monnaie). Il joue sans y penser, pour faire passer le temps et l'angoisse (à gauche, avec le briquet, à droite avec la monnaie). Il exhale l'air réchauffé dans l'obscurité froide, il s'imagine fumer mais il sait qu'il ne faut pas, qu'il faut les garder. Il se creuse les joues en les mangeant de l'intérieur, il fixe tout comme si l'intérêt était partout : le mur d'en face, les panneaux, les voitures garées. Il passe d'un détail à l'autre au défilé des pensées qui s'agitent dans leur bocal. Rien qui ne l'empêche cependant de se dire ceci : il la hait.
Il va partir, il n'aurait même pas dû venir, personne n'a rien vu, il lui dira qu'il n'est pas venu, voilà c'est ça, il dira qu'il n'est pas venu, qu'il avait oublié, oui, « carrément » oublié, comme elle aime à dire, et ce sera bien fait pour elle. Elle répondra qu'il n'a aucune excuse et il le reconnaîtra. Elle répondra qu'à cause de lui, elle aurait pu se faire agresser ou pire encore. Et comme elle aura raison, il ne pourra plus rien dire, juste culpabiliser pour de bon.
Et le voilà vaincu, harassé par le harnais poids plomb qui le retient au pied du mur, dans l'attente nerveuse et fière, de cette ombre qu'il hait. Cette ombre qui s'avance vers lui.
Elle s'avance vers lui, lente et boudeuse, au silence effronté, cette ombre qu'il hait à chaque pas de souris vers lui qui ne sourit pas. Plus elle s'approche, plus il veut s'écarter, la laisser passer comme s'il n'était pas venu pour elle, la laisser le traverser de part en part puisqu'il n'existe pas pour elle.
Elle lève ses yeux acerbes jusqu'à son regard acide et d'un sourire – inaltérable – troue le rideau de fer.
— Ça fait longtemps que tu m'attends ? dit-elle pour la forme.
Une moue, un haussement de sourcils lui répond. Voilà tout ce qu'il est capable de renvoyer au bond.
Il entre à son tour dans la voiture, démarre sans mot dire et commence à rouler avec cette fille à ses côtés jamais atteinte, indifférente, gaie à sa colère rentrée qui s'évacue douloureusement, dans la fumée de sa première cigarette.
— Je croyais que tu avais décidé d'arrêter de fumer ? dit-elle.
Comment ose-t-elle lui parler ?
— Tais-toi. Tais-toi jusqu'à ce qu'on arrive, je ne veux pas t'entendre. Tu n'as aucune leçon à me donner. C'était qui ce mec derrière toi au téléphone ? Je sais que tu n'étais pas seule. Je croyais que tu avais décidé d'arrêter toi aussi ?
Elle tourne son visage vers la vitre et soupire ostensiblement. Il choisit de ne pas continuer, il se réserve pour la scène à venir, ravalant sa rage hérissée comme un chat. Plus tard, quand ils seront rentrés à la maison, il lui demandera où elle était, et pourquoi elle n'a pas appelé avant pour qu'il vienne la chercher. Elle lui répondra avec désinvolture et il bondira hors de ses gonds. Aussi, en garant la voiture dans la rue profondément endormie de leur lotissement, se répète-t-il à l'envi : « Surtout garder la dernière cigarette. Surtout garder la dernière pour après. » Après quoi, au juste ? Après les cris étouffés, la gifle échappée, après le regard courroucé ou la porte claquée ?
Bien sûr qu'il ne la hait pas. Il se dit cela chaque fois qu'il est en colère contre elle, pour résorber la violence de son amour, proportionnel à l'inquiétude qu'elle lui inspire, depuis qu'elle est là, depuis qu'elle lui échappe. Ou non, pire : depuis qu'elle est née.
Quinze ans déjà.
Dire qu'il y a peu, elle était encore son bébé...

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