Deuil ambivalent (ou la culpabilité d'un égoïste)

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Laurine, 20 ans, Etudiante en psychologie à Reims, Férue d'animaux atypiques, Bougrement éprise de Littérature.  [+]

Chambre étroite, peu éclairée, on distingue la forme d'un lit et dessus, la silhouette d'une femme allongée. Un vieux vinyle rayé d’Édith Piaf repasse une même phrase en bouche

L'homme: Tu rends tout morbide. L'air de ma propre piaule devient irrespirable quand tu y fout ton enveloppe corporelle qui n'abrite plus rien. Tu es cette peau, immobile dans la fragilité, délaissé par le serpent qui a mué. J'essaye de m'en sortir moi, de me retrouver, mais j'ai toujours ma vielle peau qui garde ses yeux reptiliens rivés sur moi. (De plus en plus fort jusqu'à hurler, rouge vif) Vielle peau. Vielle peau. Vielle peau! VIELLE PEAU! (Ton résigné) Peut-on se départir d'une chose qui nous a constituée?
Le vinyle fait désormais un bruit de bacon sur une poêle brûlante. Il le saisit et le brise sèchement
Voilà. T'as réussi ton coup. A défaut d'aptitude à ressentir des choses, à défaut de conversation (rire mauvais), t'as opté pour le sensationnel. Faut bien donner un peu de cachet à sa prestation entre sa naissance et sa mort. Plus jamais mes narines ne pourront se délecter de l'odeur pur de tabac froid. Maintenant il y a ta chair qui pue l'hôpital et qui finira par puer la putréfaction. Ta chair qui concurrence le cendrier. (S'adressant au cendrier) Adieu paisible colocataire ! La victoire ne t'appartient pas (le jette par la fenêtre puis se tournant vers la femme). Un peu plus et c'était toi. Ça tient à peu de chose être en vie ou ne plus l'être. (Il fixe un point au delà des vitres, long silence, voix monotone, c'est comme s'il s'exprimait à lui même). J'ai ce désir si prononcé de me réfugier à l'extérieur mais un instinct plus puissant encore me pousse à rester. Je devrais peut être me pencher sur l'ésotérisme, le chamanisme, l'hypnose, les complots. (Sortant tout à coup de sa rêverie) Oh la pute! Elle a été voir un gourou! Tu lui en as donné du fric hein pour que je sois dans l'incapacité de laisser quelques mètres entre nous! Il les a bien bouffé tes économies! Il a du le repérer à des années lumières ton désespoir qui suintait de toute ta personne. Il s'en est pourléché et il a commencé sa course effrénée. Il t'a accaparé et a coincé ton buste entre ses serres de rapace gourmand. Il t'a sucé jusqu'à l'os, mais quel festin! (simule un orgasme) Et puis il t'a laissé te briser au sol, indifférent à ton sort. Déjà trop repu pour te manifester un quelconque intérêt. Ça doit être pour ça que t'es encore plus vide. Faut être sacrément perverse pour échanger ses billets contre une bonne grosse hémorragie qui te bute la cervelle. Elle était déjà un peu cabossée celle là, mais alors là, quand j'imagine son état actuel c'est comme avoir un pied dans le vide au quinzième étage. (titube, ramasse un morceau de vinyle, le remet en place sur le lecteur, le bras de lecture ne réagit pas, ton plus calme). Ça repartira pas. T'entends ça vielle peau, ça repartira pas. (Rire nerveux puis se calme à nouveau) Je ne pensais pas que la lucidité persisterai en cas d'explosion psychique. Il ne m'est donc pas permis de devenir fou à temps plein? Ça se mérite l'arrachement de la raison? Si tout ne s'était pas enchaîné si vite, je l'aurai peut être pris, le temps de me racheter. J'aurai usé tout l'air de mes poumons pour sécher le sang qui tâchait les racines de tes cheveux après tes crises. Et puis frôler ta peau avec des chutes de soie. Des morceaux que j'aurai fait courir à un demi millimètre à peine de tes poils, qui se seraient hérissées pour que jamais je ne cesse. Alors, tu aurais ravalé ta rancune. Peut-être aurait-elle disparue, la pluie de reproches muettes qui inondait ton iris quand mes cuisses cherchaient les tiennes après le flot d'injures. Je t'aurai adoré plutôt qu'abhorré et la douleur, en cet instant, aurait été plus lancinante oui, mais plus acceptable aussi. Je me serai assis sur le bord du lit, t'offrant la saine brûlure qui m'aurait habitée. Puis en te contemplant, je serai rentré en toi, je me serai blotti dans ta boite crânienne, cramponné à des vestiges et j'aurai attendu ma mort en t'imaginant dans la tienne.

La pièce devient, petit à petit, plus lumineuse. On distingue bien désormais l'homme qui caresse les cheveux du cadavre de sa femme, tendresse hésitante.

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