Dette en héritage

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“Attention”, ce mot martelait ma mémoire. L'année s'était écoulée tellement vite et j'allais obtenir mon diplôme sans vraiment pouvoir dire ce que j'avais accompli depuis que j'étais là. Attention aux détails, attention à mes rencontres, à mes projets, attention à vivre. Vivre n’était pas le problème mais je n'avais rien réalisé. Je ne m’étais pas réalisé. Assis devant mon bureau dépeuplé, j'ouvrais mon carnet de bord. Je l'avais tenu une semaine à peine. Il n'y avait pas trois pages. Mes mots étaient froids et mes phrases étaient taries. Aujourd'hui, la seule évidence était que je n'avais toujours pas trouvé mes rêves.

En un an je m'étais essayé à la photographie, au tatouage, au tir-à-l'arc et au chant de rue. Peu m'en resterait. Tout s’enliserait ici dans ce pays que je ne connaîtrais plus. Il était fort probable que je ne garderais aucune relation, plus aucun contact qui ne viendrait me rappeler les quelques moments marquants de mon séjour.

J'allais partir comme j'étais venu, par la petite porte. Le portrait renvoyé par le miroir sonnait faux. Je n'étais pas cette personne aux multiples facettes, chacune riche d'un monde en découverte. Je voyais plutôt une terre en jachère que le ciel aurait oublié d'arroser. Desséché par l'aridité je restais creusé par les sillons du vent, révolté par ma propre immuabilité. Quant bien même j'avais le pouvoir de me déplacer je ne tromperais plus personne.

Au dehors les feuilles d’automne tombent avec le parc, lieu de mes rencontres et de mes soirées adossées contre un arbre. Seul, accompagné mais toujours seul. Un mois en arrière nous nous étions tous baignés, tous ceux de la même promo. Le ciel était d’un bleu éclatant. Nous sautions dans l’eau depuis les rochers comme si rien ne pouvait nous arriver. Respirer, insoucieux, l'air de ce jour inoubliable, et vouloir malgré tout le retrouver aujourd'hui.

J’ai toujours eu le sentiment qu’on pouvait facilement se tromper de vie. Certains trouvent un intérêt aux premières activités qu’ils essayent. Musique, sport, dessin, conduite,... D’autres voguent d’un intérêt à un autre. Mon bateau flotte sans amarre.

La seule pensée qui ne part pas, c’est cette impression de passer à côté d’autre chose. Le même disque remis au début. La même histoire qu’on se raconte. Le même parfum de nouveauté à l’arrière-goût d’amertume. Le même couple qui se brise et espère à nouveau.

Ce stylo qui traîne dans ma main, je l’ai récupéré lors de ma première nuit à l’auberge de jeunesse. Une nuit folle, pleine d’espoir, emplie par un “enchantée” à l’accent prononcé entendue d’une bouche souveraine à laquelle mon corps tout entier avait juré fidélité. Un stylo sacré dont le fait d’arme notable était d’avoir servi à écrire le nom de celle dont je suis devenu l’ombre quelques jours plus tard. Elle aussi sera partie, lasse sans doute.

Je parcourais les musées tableau après tableau, époque après époque. Ébloui par la force d’estampes du Mont Fuji, transporté par les coups de fusil de scènes de bataille, subjugué par la chaleur de corps à l’unisson. Je vibrais de ces émotions; à l’art le mérite de m’avoir rendu des émotions perdues. Mon temps inutile ne faisait que me rappeler à quel point il était précieux, éphémère.

Cahiers écornés, mots suspendus, regards croisés. Mon quotidien, mon quotidien encore.

Une année s’écoulait ainsi. Du sommet d’une colline surplombant le château du cœur de ville, les mots de mon bienveillant père plus effacé que moi-même: “attention, qui ne veut rien perdre risque de se perdre lui-même”. Je n’ai donc pas su m’acquitter de la dette qu’il me laissait en héritage. Faire de mes rêves un éternel printemps dont les beaux jours annoncent tant de promesse, et recommencer le lendemain. Se saisir des neiges hivernales pour m’abandonner enfin, nu, devant mes propres égarements: sentir le froid dans mes mains, sur et sous mon corps pour m’absoudre de ma maigre peine. Je n’ai que trop compté mes respirations et jeté mon soûl dans les moindres détails d’une peinture infinie.

J’ai aimé me perdre dans cette ville avec ce sentiment délicieux de devoir chercher et m’en sortir; je comprenais par la suite avec quelle ironie je ne parvenais, décidément, à me défaire de mon irrespirable curiosité que lorsque la situation me l’imposait. De moi-même rien ne naissait, je voyais pourrir les graines à peine germées de mes idéaux. Seuls fleurissait le chant de l’incertitude.

En ferais-je trop parfois? Pour beaucoup d’entre nous, oui certainement. Cela ne va simplement pas de soi d’être quelqu’un. Muret de glace, montagnes d'airain. Je ne suis parvenu à me tirer d’affaire que par une contingence de facteurs qui m’ont poussé vers des sentiers parvenus, stables, loin d’une stimulation absurde et stérile. A cette pensée je m’estime heureux, quoi qu’il m’en coûte, celle de n’avoir rien connu de traumatisant. Promeneurs le long du canal de mes plaintes, gardez en mémoire l’océan des tentatives avortées. Mes propres futilités m’embarrassent, et pour cela qui que vous soyez, n’oubliez jamais combien la vie d’un être peut être privilégiée.
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DEBA WANDJI · il y a
Histoire saisissante!
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Ozias Eleke · il y a
Un très beau récit. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix !
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Utilisateur désactivé · il y a
toutes mes voies
svp votes pour moi !!!

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Yanis Auteur · il y a
Bonjour Mes 5 voix bravo pour cette histoire.
Je vous conseille aussi mon histoire pour le concour adolescent.
Voici le lien
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

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Yann Olivier · il y a
Très beau texte. Et on ne peut que s'y reconnaître d'une façon ou d'une autre … Bravo. Toutes mes voix.
Je suis aussi à lire avec Gypsie, si le cœur vous en dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gypsie

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Aicha Mahieddine · il y a
J'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup aimé, je vais m'arrêter là, mes 5 voix, bravo !
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Julien1965 · il y a
Une plume qui tient à la fois du scalpel et de la finesse tout en me rendant un peu mélancolique... Oui faire des choix dans l'existence, ceux..., qui sont le plus en lien avec ce qui nous sommes de l'intérieur. Tout un programme !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite, saisissante et triste ! Mon soutien !
Je vous invite à découvrir “David contre Goliath” qui est en FINALE
pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et
prenez bien soin de vous !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2

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Alizée Villemin · il y a
Bravo pour ce très beau texte, mélancolique et poignant. Vous avez mes voix ! Dans un tout autre registre, je vous invite à découvrir mon propre texte, "De l'air entre les oreilles", basé sur l'humour. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lair-entre-les-oreilles Belle journée à vous ! :)