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Désordre poétique

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Marie Guzman

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Dans le ciel un joueur de violon cherche à descendre plus près de la rêverie d’un promeneur.
Le temps d'être envahi de mille floraisons, le musicien a disparu, enlierré d'oiseaux blancs.

Le marcheur se laissait envahir de ces analogies entre peinture et réalité. Sa détente s’en trouvait encombrée. Débusquer des tableaux de Chagall dans le ciel ou des animaux chimériques sur les chemins de terre aboutissaient à son isolement. Tantôt coupé de la réalité, tantôt propulsé bien au-delà, Franck avalait les kilomètres pour convoquer de nouvelles sensations.

Lors de sa balade ce jour-là, des signes concrets devenaient des preuves, des évidences.

Cette matinée de fin d'été, le grand ordonnateur lui-même laissait des messages comme autant de cailloux blancs.
Dieu était fumeur. Notre promeneur venait d'en avoir la confirmation, dans le champ, des bouts de mégots géants jetés sur la nappe jaune affleuraient les bords de balade. The Lord rangeait ses cigarettes de façon à prévenir le marcheur de passage : Ici c'est un espace fumeur ! Il le mentionnait clairement plus loin, là où trônait son stock en pyramide de longues blondes emmaillotées.

Franck remit à plus tard la résolution de ne pas se laisser emporter par les images. Celle qui le hantait le plus et qui revenait même dans son sommeil représentait un tableau de Monet quelque peu aménagé. La différence avec la croute du grand peintre résidait dans la matière du support. La chair. Celle de Mathilde en l'occurrence. Il l'imaginait la cuisse décorée, illustrée de liserons ou de fleurs de lotus. Enfleuré de surface, le dessin ne restituait pas le parfum, mais provoquait chez lui des crissements légers près du cœur. Dans son songe récurrent, elle était enveloppée de tulle ou de tarlatane. Pendant que son corps embaumait l'écrin, Frank soulevait les ailes du papier protecteur, pour y découvrir une peau merveilleuse.

Il fut sorti de sa rêverie par le cri d'une mouette. Sur les terres picardes, de plus en plus d'oiseaux de bord de mer venaient se nourrir à la fin des moissons d'été. Au début, ça ne l’avait pas dérangé. Il pouvait imaginer un désordre poétique, la mer délaissée pour un océan de betteraves. Puis l'hirondelle avait déserté dans sa grande majorité les granges et autres rebords de fenêtres. Les becs agressifs des mouettes rieuses étaient dans la place et trônaient en maîtresse des lieux. Il savait aussi que les saumons ne remontaient plus les rivières ou alors dans de vieux reportages animaliers. Les spécimens mangés par l’homme provenaient d'élevage aux OGM autorisés. Puis les terres sommées de produire trois récoltes par an asséchaient les mottes de terre et le cœur des paysans.

Le grand dérèglement produisait de la confusion. Les poissons sur catalogue, les champs surexploités, les oiseaux colonisateurs et les parfums de Terre disparus des promenades le mettait en situation d’absence. Rien ne sauvait plus son ressenti du monde. À part bien sûr sa rêverie et la présence olfactive de Mathilde. C'est pour cette raison qu'il écourta le chemin, repassa devant les cigarettes de Dieu et se hâta de rentrer.

Il descendit à la cave et ouvrit la porte de son antre.
Couchée, entourée de jasmin rouge, Mathilde semblait l’attendre. Il s’approcha et huma délicatement les particules qui flottaient dans l’air. L’organza qui entourait le corps de son invitée ne demandait aucun ajustement, il s’empressa pourtant de recouvrir une petite parcelle laissée à découvert. Le tableau devait être parfait.

Elle ne bougeait plus.
À présent Mathilde longeait les plaines de Picardie, éthérée, flavescente elle courrait le long des bosquets de genêts et regardait au loin les mouettes s’éloigner. Il l’avait préparée depuis des semaines, la choyant, lui remplissant le corps de fragrances de rose de Grasse.

C’était son chef d’œuvre. Pour quelques semaines encore elle lui permettrait le vrai rythme de la nature et les senteurs essentielles.
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Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Sur la toile....
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André Page · il y a
Chercher des signes pour terminer le tableau, à fleur de peau... merci Marie pour cet univers évoqué :)
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Mod · il y a
Quelle joli promenade d’un rêveur solitaire... Elle aurait mérité de concourir !
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Ginette Vijaya · il y a
Un tableau qui vit !
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M. Iraje · il y a
Il y a du Salvador Dali dans cette exubérance.
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Michaël ARTVIC · il y a
Bravo tout simplement !
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Lange Rostre · il y a
'' Mathilde est revenue'' et avec elle, le bonheur.. !
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