Désert

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De deux mots il faut choisir le moindre  [+]

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Le grognard Jean-Baptiste Caussimont quitta son régiment pour assister au sacre de Napoléon.
Il marcha jours et nuits jusqu’à atteindre Paris le matin du 2 décembre 1804.
En fait il quittait Nazareth pour Paris.
En fait il quittait 1799 pour 1804.
En fait il quittait 1801 pour 1806.
En fait il quittait le musée de Nantes pour le Louvre.
En fait il quittait Antoine-Jean Gros pour Jacques-Louis David.

Malgré la discrétion des conservateurs respectifs, cette désertion, comme une traînée de poudre s’enflamme, parvint aux oreilles des œuvres d’art...
Dès lors, elles n’eurent de cesse de quitter, qui pour rejoindre sa famille, qui sa maîtresse, qui pour s’évader d’un style rococo, qui pour une promotion, qui pour jouer les écornifleurs dans Les Noces de Cana, qui pour échapper à la pendaison, qui pour dénoncer Judas, qui pour un séjour en Olympe, qui pour reluquer Suzanne avec les vieillards, qui pour dormir éternellement auprès de sa bien-aimée... D’abandonner un maître pour un autre.
On vit Marat laisser sa baignoire, traverser les rues tout nu, sa plume à la main, pour terminer un article dans L’ami du peuple... On vit une cohorte de sculptures indignées de leur classicisme plan-plan quitter une salle XIXème pour rejoindre les carrières de Settignano et se fondre en un baiser au marbre rédempteur... Un concierge fut piétiné à l’ouverture des portes, par une foule de sibylles qui voulait tenter sa chance à la Sixtine... La Grande Odalisque se retrouva dans les bras du puissant personnage du Baiser de Rodin, sur lequel elle avait des vues depuis des lustres... Il n’était pas rare de voir des toiles entièrement désertées de leurs personnages mettant à jour leur cru décor et les repentirs des peintres, sur d’autres quelques vieillards trop faibles pour entreprendre un quelconque transfert, vous jetaient un regard implorant... Lui que tant de bras briguent, l’enfant d’un Jugement de Salomon, se retrouva abandonné, sustenté par un abîme... On ne pouvait visiter le plus humble des musées sans être bousculé par une horde de passe muraille en quête de reconnaissance...

...La vie de tous les jours était devenue impossible par l’irruption, dans la moindre des actions, du commun au cacique, des personnages des œuvres d’art, dont l’existence, jusqu’alors parallèle, n’avait jamais manifesté son pouvoir.
Quand un homme fut écrasé par les Chevaux de Marly qui tentaient de rejoindre un carrousel, entre autres mesures inefficaces, les artistes contemporains des œuvres concernées, furent mis en demeure de faire réintégrer à leurs héros, le droit chemin de la toile, du marbre.
Via leurs modèles, tous constatèrent qu’il avaient joué les apprentis sorciers.

Quel esprit pouvait, à tout cela, donner un sens ?... Cézanne ?... Picasso ?
...Non, ce fut le regard d’un enfant qui, face à La création d’Adam de Michel-Ange, remarqua qu’il avait un nombril.

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