Des yeux couleur bleuet

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Parfois, je pense à Henriette. Plus précisément, aux yeux d’Henriette. Henriette a de beaux yeux bleus. Des yeux que seule elle possède. Les premiers yeux qui m’ont fait tomber amoureux. J’ai toujours accordé beaucoup d’importance aux yeux. A leurs tailles, à leurs formes, à leurs couleurs. Et ceux d’Henriette je l’avoue, étaient très réussies. Les yeux d’Henriette sont de la couleur des bleuets des champs qui foisonnent entre mai et juillet. Quand mes parents, fatigués par mes yeux tristement noirs, me confiait aux yeux vert émeraude de ma grand-mère durant le premier mois des grandes vacances, je côtoyais durant un été les longues tiges de ces fleurs. C’est peut-être parce que les yeux d’Henriette ont la couleur des champs de bleuets de ma grand-mère que je les aime tant. Car d’un point de vue purement artistique, l’architecte engagé dans la réalisation des yeux d’Henriette n’était pas très ambitieux. Les yeux d’Henriette sont d’une forme relativement banale, il ne me transcende ni par une arcade sourcilière particulière, ni par une forme originale. Ils sont même si je devais les décrire, relativement petit et globuleux. Mais leur couleur d’un bleu profond, d’un bleu dont on ne se lasse jamais, en font tout de même des yeux très réussis. Si je vous parle des yeux d’Henriette, c’est parce qu’ils me manquent. Ils me manquent vraiment. Ils me manquent comme un enfant à qui on aurait enlevé son doudou. Les yeux d’Henriette étaient mon réconfort. Ils étaient cet endroit chaud et doux où je pouvais plonger mon regard pendant de longues heures, oubliant tout autour. Alors quand je pense à Henriette, rencontrée sur les bancs de l’école primaire, mes yeux noirs ne peuvent que se gorger de larmes. Les larmes de l’amour. Car de l’amour pour Henriette j’en ai eu. Alors oui je l’avoue, cet amour n’était ni pour son sourire, pour sa voix, pour sa douceur, mais pour ses yeux. Pour le bleu de ses yeux. Pour ses yeux couleur bleuets. Quand Henriette est partie, après seulement un an passé à mes côtés, mes yeux noirs se sont refermés, ils se sont refermés de douleur. Et ni les yeux verts de Marie, ni les yeux marrons en amande de Sophie m’en ont fait oublier le reflet. Mais les années ont passés, et j’ai dû me résoudre à oublier les yeux d’Henriette. Mes parents m’ont conseillé de me concentrer sur les choses qui avaient vraiment du sens, qui feraient de moi quelqu’un, et comme mes parents ont de beaux yeux gris, ce qui n’est pas commun pour des yeux, je me suis dit qu’ils avaient raison. Je suis donc devenu ingénieur, et me suis marié avec Amandine. Amandine a des yeux verts qui tendent quelque peu vers le jaune. Ce ne sont pas de très beaux yeux. Je ne suis pas tombé amoureux d’Amandine pour ses yeux. Je crois d’ailleurs que je ne suis pas tombé amoureux d’elle tout court. Si je me suis marié avec Amandine c’est qu’elle n’avait personne et moi non plus, et quand on a trente ans !... C’est pourquoi nous nous sommes mariés, un après-midi de mai, près d’un champ de bleuets. Je ne dis pas être malheureux avec Amandine. Je pense qu’il y a des gens bien plus malheureux que moi. Amandine fait très bien la tarte tatin. Amandine peut avoir de l’humour. Amandine est une femme vivante, belle, rayonnante, intelligente. Amandine a tout pour elle hormis des yeux quelque peu ennuyeux. Amandine a même fait de moi un père, ce qui a ravis les yeux gris de mes parents. Moi et mes yeux noirs sont à la tête de deux enfants, un petit garçon aux yeux verts et une petite fille aux yeux gris foncé. Seul ombre au tableau. Pas d’yeux bleus. Pas d’yeux couleur bleuets. Pas d’yeux pour me plaire pleinement.
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