Des vies

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L’enfant avait trois rêves: le premier, construire une maison, le second, voir la mer, et le troisième, écrire la vie.  [+]

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Paul et moi, nous sommes partis vers le Nord. Nous avions prévu des haltes confortables. Rapidement nous avons vécu sur les chemins poussiéreux et dormi l’un contre l’autre dans les champs dressés tout autour ou dans les granges aux abords des villages. Les premiers mois, nous avons traversé de nombreuses régions sous la pluie, le vent et le soleil aussi. Nous avons emprunté à notre village les souvenirs d’une vie colorée à la chaleur douce et plus nous avancions, plus le village s’ordonnait et ressemblait à de grandes lignes droites où l’air s’engouffrait, chuintait et tambourinait. Et partout nous découvrions des façades éclairées dès les lueurs orangées du premier soleil. Arrivés dans les pays au Nord, nous marchions le jour à l’économie, avec peine, sur les routes hivernales : sentir et entendre crisser le sol glacé sous les raquettes, apercevoir derrière les pins blancs et froids les rennes sauvages était notre plaisir. Se protéger à chaque instant du grand air frais et glacial était notre souci. Le matin, aux petites fenêtres de nos abris surchauffés par le poêle à bois, les cristaux de glace étincelaient en une myriade de nuances bleues différentes. Et le soir avant le sommeil, nous regardions à travers l’air blanc et nocturne les étoiles briller et dessiner nos prochains rêves. Puis un jour, le soleil ne s’est pas couché, il devint polaire et sublime ! Inondant l’azur d’un orange rougeoyant, il poursuivit très bas au dessus de l’horizon sa lente progression et le jour comme la nuit, l’astre incandescent nous offrit un paysage miraculeux. Un soleil polaire est une beauté qu’offre la nature. Notre père nous avait envoyés vers le Nord, Paul et moi, pour la recevoir.
Nous sommes partis quelques jours après nos aînés. Nous voulions parcourir le plus vite possible les chemins nous tenant éloignés de la mer. Aussi nous nous sommes arrêtés aux premier gros village et nous avons cherché un travail. Habile de ses mains et travailleur infatigable, Pierre fut embauché rapidement dans un atelier de charpente. Je fus coursière quelques temps avant de trouver un emploi dans une corseterie. De nombreux mois sont passés comme cela, Pierre sur les toits et moi, à la boutique. Chaque soir, nous reprenions les cartes de voyage laissées la veille et nous rêvions en suivant les lignes noires à cette étendue magique vers laquelle notre père nous avait envoyé. Jamais nous ne pensions accomplir un si long voyage et caresser un jour de la main le sable mouillé par la mer. Un matin où il faisait froid, nous sommes montés dans un wagon et nous nous sommes assis l’un en face de l’autre dans un petit compartiment, serrant contre notre poitrine gonflée d’espoir nos maigres affaires et nos économies. Le sourire aux lèvres, nous avons vu défilé les campagnes et les vallons. Bercés par les mouvements et les sons réguliers du train sur les rails, nous scrutions le nez à la fenêtre les premiers signes d’une vie maritime. Enfin nous aperçûmes les grands oiseaux blancs que notre père nommaient goélands. Nous avons adoré nous promener sur la plage. Le sable, là bas, est si fin. Nous enlevions toujours les chaussures par respect et nous courions, espiègles, sur le sable. Il me piquait presque la plante des pieds. Je m’enfonçais malgré tout avec plaisir dans cette terre d’or glaciale. Quel plaisir nous avions à suivre notre désir et embrasser du regard les lèvres de l’horizon ! Nous aimions nous imaginer être les seuls au monde. Je découvrais à chaque pas un nouveau territoire. Après quelques jours de grands froids, une petite banquise s’était formée sur une dizaine de mètres emprisonnant les dernières vagues, empêchant l’écume. La poitrine gonflée, nous sautions d’une vague à l’autre. Nous courions esquivant les pointes naissantes de glace et croquions le froid à pleines dents. J’avalais des litres d’air salin. Enfin, rassasiés, nous recherchions autour de nous l’humanité. Le sable brouillait les pistes. Les grains s’envolaient par paquet, griffant au passage la plage. Toujours, ils formaient plus loin quelques dunes légères lumineuses où le vent, joueur, tourbillonnait. Quand la journée s’y prêtait, le soleil éclaboussant avec bonté et douceur le paysage dunaire, les marins sortaient les bateaux multicolores et la mer devenait un espace de pêche et de chants. Quand il pleuvait, le ciel se voilait tristement mais je savais que le soleil quelque part veillait et attendait avec une infinie patience les jours meilleurs.
Moise, le benjamin, après les paroles du père, courut jusqu’à la fontaine, sur la place du village et pleura amèrement. Il ne comprenait pas. C’est là que M’ma, l’aïeule du village, l’écouta. Avec l’accord de la famille, Moise resta auprès de l’aïeule. Alors commença pour l’enfant le grand voyage. M’ma l’emmena au-delà des vertes prairies vers les plus hautes montagnes et par l’esprit, il put accompagner l’aigle et le renard dans leurs chasses. Un labeur difficile et minutieux permit au jeune homme de grandir et s’épanouir. Avec M’ma, il s’engouffrait chaque jour plus profondément dans la grotte sacrée, là où les premiers hommes avaient laissé les traces magiques de leur passage. Moise, un jour, vit le vent souffler et ressembler à la mer . Entre les rocs bruts, les escarpements, il s’engouffrait. Il bousculait les cailloux. Il les soulevait. Les chocs répétés les usaient. Le vent grondait. Comme un homme en colère, il tapait fort. Comme un homme en armes, il avançait sur la roche et remuait la terre en tout sens. Dans les prés nus, les bêtes cherchaient l’évitement puis se blottissaient et faisaient bloc. Elles se rassemblaient autour du plus fier et se tenaient sous sa garde. Leur territoire se contractait. Le vent passait et plus loin encore, il battait la campagne. Puis Moise trouva une île où le soleil était partout : des enfants le transportaient au fond des grottes et dans les sous-bois. Les mangotiers exhalaient leur parfums chargés, les fines fleurs blanches rougissaient et dansaient légèrement au rythme nonchalant des premiers vents printaniers. Les grands et lourds nuages, le brouillard humide, la tristesse des jours mauvais, les faiseurs de pluie étaient partis. Chargés de longues branches, les enfants ressortaient des abris. Les plus forts portaient ou traînaient le fardeau seuls à travers les ombres orangées. Les autres dans les rires et les bousculades enfantines se mêlaient à deux ou trois et suivaient les plus grands. Sur la plage, les sternes volaient et tournoyaient. Plus loin, le vol long et majestueux des becs en ciseau noirs disparaissaient à l’arrière des escarpements. Les premiers enfants arrivés sur la grève déposèrent leur chargement et coururent jusqu’à l’eau. Les vagues les repoussaient , les éclaboussaient , l’écume tendre et belle les paraient d’un léger manteau salin. M’ma se confia après de longs mois passés ensemble. « Je me demandais quand tu allais me rejoindre », m’a t’elle dit ce jour là. Je lui ai donné la main et j’ai senti ses doigts noueux entourer les miens puis les serrer délicatement, et, nous sommes allés au-delà des rocs bruts et coupants, vers le point qui voit le soleil se coucher. Au premier soleil du petit matin suivant, je sus que mes frères et ma sœur étaient de retour. Je retournai sur le seuil de la maison de mes parents et je les attendis.
Nous fûmes heureux de nous retrouver. Notre mère nous accueillit avec chaleur et une infinie tendresse. Elle avait souffert de notre absence, je le remarquais aux mille petites rides tristes qu’elle tentait de cacher sous un sourire rayonnant . Notre père était devenu aveugle et sourd mais il savait notre arrivée et son vieux visage trahissait son plaisir et sa fierté. Notre mère écouta nos plus belles histoires et nos plus beaux soleils. Notre père nous prit le visage entre ses longues mains meurtries et caressa avec bienveillance chaque parcelle de notre âme. Il avait fait de nous des Hommes.

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Ozias Eleke · il y a
Joli texte Sylvain. J'ai adoré.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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cendrine borragini-durant · il y a
Merveilleux cadeau pour ces enfants que cette injonction de leur père à se lancer à l'assaut des aurores boréales.
Voyage initiatique, poétique et philosophique.

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M. Iraje · il y a
Il y a de la poésie dans ces vies aux quatre vents ...
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DEBA WANDJI · il y a
Très original Sylvain!
J'adhère et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Eric diokel Ngom · il y a
C bien Sylvain J'ai bcp aimé ..un texte original et bien structuré.. une maîtrise des mots .. un style particulier merci de m'aider à progresser en donnant un commentaire à mon texte je suis nouveau
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Gaelle Ghanem · il y a
Très beau, brao!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Martine-MARIE marie · il y a
En fait je ne l avais pas lu.c est vrai que c est dans le même esprit que mon texte.vous avez bien fait de m en parler.
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Sylvain Bataillie · il y a
Merci Martine 😀
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Stéphane Sogsine · il y a
Une écriture très poétique pour ce récit initiatique
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Utilisateur désactivé · il y a
mes voies
svp votes pour moi !!!

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Mabe01 · il y a
Joli ! Une histoire bien construite avec un beau final ! J'aime ! Si le coeur vous en dit n'hésitez pas à passer lire le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11 en compétition dans la catégorie 15-19. En espérant que cette histoire mystérieuse entre deux univers vous plaise !