Des nouvelles de Marine ?

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Bonjour à vous ! Merci pour vos visites et vos commentaires. J'aime aussi, en fonction de mes déambulations, lire des textes sur S.E. et les commenter.  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Ma chère Marine,

Des effluves de marijuana partout où je passe.
Buildings impressionnants, les moches de maintenant, les Art déco du passé : des faiseurs d’ombres pour ceux restés en bas de l’échelle.

Collines escarpées, inclinaison des rues, impression de marcher au ralenti, souffle court, fourmis dans les pieds, articulations qui dérouillent.
C’est donc parti pour une nouvelle randonnée en montagne ?

Sapins surdimensionnés dans les malls, cables cars occupés jusqu’aux trépieds par des grappes de touristes, Asio-Américains occupés dans une vie ultra-commerçante, Chinatown pas loin.
Boutiques de luxe, gâter ceux de la Silicon Valley, alternance pluie et soleil, Homeless aux abris ; c’est quoi au juste les inégalités dans ce pays ?

Zoom : Homeless ne faisant pas la manche, vêtements crasseux et qui puent, corps au ralenti, regards absents, neurones cramés.

L’un.
Assis sur un trottoir, tapant sur le sol avec la grolle de La Ruée vers l’or ; attaque de scorpions sur Ellis Street.
L’autre.
Barbu, poilu, recouvert jusqu’aux yeux, un Néandertal poursuivi par un démon maléfique dans Market street.
Un autre.
Nu comme un ver, il vocifère des Fucking mother ! dans Dolores Park, quelques touristes à l’affût, garder un tout petit souvenir de lui.
Une autre.
La souillon de Geary street. Cheveux hirsutes, imper crado à la Columbo, faisant l’autruche. Des va-et-vient avec sa tête dans son sac-à-main, yeux mi-clos, une main Glenn Gould interprétant du Bach au piano.

Dans ce quartier glauque de Tenderloin, des paires de paluches occupées par un briquet, une feuille d’alu, une boule de crack.
Moi, les yeux absorbés par ces naufragés ; regarder ailleurs ?

L’angoisse, Marine, avant même de poser un pied aux Etats-Unis.
Armes en vente libre, la crise de manque chez un timbré, et hop ! C’est parti pour nouveau carton ?
Baliverne, rien à voir avec tout ça.
Nous devions Malou partir ensemble. Nous devions découvrir San Francisco rien que tout les deux.
Ce voyage avait été décidé dès le mois d’avril 2019, départ un 26 décembre, un retour le 2 janvier, une chambre réservée à l’hôtel Fusion dès le 1er mai.

Et le jour d’après, putain de jour que ce 2 mai !, jour de mes cinquante ans, tu t’es remise à vomir.

Six mois que tu vomissais, de temps en temps, puis plus souvent, puis rarement, et les kilos qui se sont volatilisés, une toux persistante et ce retour dans la cuvette.
Toi toujours dans le déni pendant plus d’une semaine.
« Mais c’est le vin, la gastro, le poisson, l’antibio. »
- Et mon cul, c’est du poulet ?
- Pardon ?
- Consulte, Malou ! Consulte !
- Mais c’est rien, Jules ! Allez, on parle d’autre chose maintenant !
- Ecoute-moi, Marine ! Si tu ne vois pas un médecin cette semaine, San Francisco ça sera sans moi. »

Tu as consulté et pour faire simple, deux semaines plus tard :
Crabe sur un sein, des métastases du même côté sur un poumon, des ramifications que tu appelles gentiment « mes petites extensions ».
Ton art pour minimiser ces choses-là.

Un traitement au moins pour deux ans et l’on ne connaît pas l’issue. Toi, toujours très optimiste.
Cette façon que tu as eue de me dire que tu t’y attendais, que tu « le » sentais venir, et rapidement, comme si cette annonce de l’oncologue n’était pas bien grave, tu me balances d’un coup sec :
« Mais pars Julien ! Emporte-moi en pensées, racontes-moi tes journées, fais-moi voyager et surtout ne renonce pas à notre projet !
- Notre Projet ? Pas question. Mon projet : rester près de toi.
- Non ! Hors de question. C’est ma vie, pas la tienne ! J’ai besoin de repos, moi, et toi tu regardes devant ! Cela fait dix ans que tu me parles de San Francisco.
- Devant ? Mais enfin Marine, y a rien devant, y a rien devant sans toi !
- Mais enfin Julien, je ne suis pas morte ! Alors fais-moi voyager ! »

Je suis parti, la boule au ventre, j’ai posé mes bagages comme prévu à l’hôtel Fusion et je t’ai appelée.
Je t’ai appelée au quotidien, ambiances, restaus, cerfs-volants de Chinatown, quartiers mythiques de Haight Ashbury. Je t’ai appelée devant Janis Joplin, Jimmy Hendrix, les deux en quadrichromie sur un mur sombre. Je t’ai chantonné la « maison bleue » avant l’envoi de photos arc-en-ciel dans Castro et des fresques latinos sur Mission.

En revanche, je ne t’ai rien dit sur les homeless de Tenderloin.
Heureusement, les lumières magiques m’ont donné envie de croire à l’Après.
Alors pour y croire, j’ai fait ce que j’ai pu.
Sur Ocean Beach, Je me suis approché des mouettes, aigrettes, hérons, leur ai parlé de toi, de nous, du manque terrible de toi, de mon angoisse qu’un jour, je ne pourrais peut-être plus partager ce temps avec toi et que maintenant nous devions tous prier y compris vous Les Oiseaux pour que toi, tu puisses encore rester debout.

Mais à qui parler dans cette ville pour évoquer toutes ces choses-là ?

Marine, ma douce folie, mon arbre qui rit, mon port d’attache qui fait boussole, venir à San Francisco fut aussi pour moi l’occasion de me replonger dans Sueurs Froides, et d’appréhender autrement ce vertige.
Tu t’en souviens ?
Ce flottement dans la tête, cet état dans lequel toutes choses semblent englouties par un fog, celui d’Hitchcock. Et ces limbes dans lesquelles l’on se met à croire que l’amour peut se renouveler, se réincarner, se revisiter.
Alors oui j’ai pensé à toi en superposant sur ton visage le blond platine de Madeleine. Elle devenue rouquine, puis de retour dans ce blond platine. Toi, déjà dans ce blond lors de notre rencontre, mais passage aux racines cendrées, grisées, puis à du chauve doré ; alors toi aussi, tu redevenais pour Scottie sa plus belle dans ce blond platine.

Et pour finir, des heures passées sur le Golden Bridge, suspendu au-dessus des eaux du Pacifique.
Tester sa puissance ? Penses-tu.
Des piliers pour débattre avec toi de sa couleur ?
« T’as vu Marine, il est rouge ce pont.
- Non, il est orange.
- Non, il est rouille. »
Foutaises.

Je suis même allé dans le fort militaire pour y retrouver d’autres images. Celles de Madeleine, de ce bouquet de fleurs qu’elle vient de jeter, de ces pétales de roses à la surface des vagues, et puis Madeleine à présent qui se jette à l’eau, dans ces eaux verdâtres et glacées de la baie de San Francisco.

Revisiter ce film durant cet hiver, on a connu mieux, c’est ainsi pourtant que j’ai fini l’année.

En m’approchant au plus près du rivage, un grillage, une pancarte, une inscription pour dissuader un autre Scottie : un « No trepassing », punissable d’un an de prison à Alcatraz et d’une amende de 10 000 dollars ; me couper cette envie. Merci.

Et je reviens ce soir à la maison, l’esprit hanté par ces êtres de Tenderloin, tous terrorisés par un vide que même Hitchcock n’est jamais parvenu à filmer.

Alors, ne pouvant pas rester sur une note pessimiste, ce que je retiens surtout, c’est ce Vertige de l’Amour chanté par Bashung. Je l’ai encore pour toi, car encore une fois, et même dans ces circonstances, je suis sûr que nous aurions pris du plaisir à marcher, à échanger, à picoler, à câliner, à déconner, à continuer à « regarder devant ».
Il aurait pu être si bon ce temps si nous l’avions passé ensemble, ce temps à arpenter des rues pentues, ce temps à évoquer Jack London, Harvey Milk, Isadora Duncan tout en contemplant les Painted ladies sur Steiner Street.

Mais je rentre ce soir la peur au ventre car tu n’es pas là.
Le taxi vient de me déposer en bas de l’immeuble, la lumière éteinte du quatrième étage m’a serré le cœur. Je monte les marches et me raisonne. Tu t’es endormie, tu as fermé ton portable, le réseau est en panne.
Tourner la clé dans la serrure, lumière. Marine ?
Le froid, le renfermé dans cet appart, course dans le couloir, lit vide, frigo plein, pas un mot.
Après ces « meilleurs vœux » décalés, et depuis ma sortie de l’avion, je n’ai plus aucune nouvelle de toi.
Je tente encore de te joindre et ça sonne dans le vide. Je n’ose pas encore appeler ta mère.

Marine, Malou, donne-moi de tes nouvelles, dis-moi que tout va bien, et c’est ainsi que je pourrais trouver un peu de sommeil.

Je t’aime tant.

Julien.
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Soseki · il y a
Quelle belle lettre émouvante !
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Julien1965 · il y a
Merci à vous pour votre passage...
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Daniel FAUQUENOT · il y a
Là-haut au paradis, une bière à la main et la clope au bec, Charles Bukowski sourit en lisant cette belle lettre d'amour. Cheers Julien!
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Julien1965 · il y a
Merci Daniel pour ce regard si évocateur...
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Haryalam Kessous · il y a
beaucoup d energie et de poesie avec un brin d humour
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Firmin Kouadio · il y a
Très belle lettre portée par une très belle plume ! Tous mes vœux de succès !
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Julien1965 · il y a
Merci Firmin pour votre soutien.
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Firmin Kouadio · il y a
Je vous en prie. Et on ne s'ennuie pas quand on vous lit.
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Fred Panassac · il y a
Toujours émue par cette lettre.
Je renouvelle mon vote, bonne finale Julien !

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Julien1965 · il y a
Merci Fred pour votre second passage. Une belle soirée, je vous la souhaite !
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Annie Grenon · il y a
un peu tardé a te dire combien cette lettre portée par l'amour est bouleversante, voyage poétique hors du temps, croisement à l imparfait, visite de de nos souvenirs, salut les mastodontes, realité vertigineuse, mais toujours l amour comme conducteur, foulard de larmes retenues nouées autour du cou , j ai voyagé en âme à travers l &écume de tes mots si beaux de sentiments;
Votre dévoué peau d' âne.

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Julien1965 · il y a
Oh ! Ma belle Peau d'Âne, vous ici sur ma page. Quelle joie de prendre connaissance de votre commentaire si chaleureux. Et puis, sachez que je vous aime et je ne me pose jamais la question pourquoi et ceci est si bon. Et non pas de "coucou", je ne suis pas un coucou. Mais, pour finir, de gros bisous.
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Patrick Devillé · il y a
Très beau texte Julien ! J'ai glissé dans mes souvenirs, ceux du présent aussi qui collent à la peau, qui parfois font mal à déchirer le cœur, j'ai voyagé à San Francisco, j'y ai croisé Charles Bukowski est ses potes de comptoirs alcoolisés et puis surtout, j'ai été ému comme une mousson qui à la fin, vous enlève un peu ces pensées tristes et dans mon jardin, j'ai regardé les oiseaux jouer avec le soleil...
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Julien1965 · il y a
Merci à vous pour ce commentaire .
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un texte fort, porté par une écriture aussi belle que puissante... alors, ça remue ! Bravo, et merci.
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Julien1965 · il y a
Merci à vous !