Des moments en écharpe rose

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Il y eut le premier moment. Celui où, pour la première fois, elle avait senti une boule sous son sein gauche. C’était un pur hasard, un jour où elle avait eu envie de se rafraîchir sous une douche pour échapper à la touffeur de l’été. Sa main avait saisi son sein pour que l’eau fraîche puisse s’écouler dessous. La boule était là, si petite, presque impalpable. Sa main s’était paralysée ; elle-même toute entière était restée parfaitement immobile durant quelques secondes. Combien de secondes exactement, elle n’aurait su le dire. Elle pensait à sa mère qui, elle aussi, avait un jour découvert une boule. Lorsqu’elle remua enfin doucement les doigts, il y eut comme un bref trou noir dans sa tête puis, reprenant ses esprits, elle se convainquit qu’elle avait tout imaginé.

Vint ensuite le second moment. Celui où l’homme qui partageait sa vie, peu de jours plus tard, l’enlaçait tendrement lorsqu’il perçut une petite boule qui affleurait sous le sein gauche. Il stoppa net sa caresse, puis tâta très délicatement, s’arrêta à nouveau et elle sentit qu’il voulait qu’elle le regarde. Elle mit quelques instants avant de lever les yeux vers celui qui l’interrogeait : « Tu t’en étais aperçue ? »... « Oui... Mais j’ai cru avoir tout imaginé », répondit-elle en baissant la tête d’un air presque coupable. Il y eut un silence, lourd de sens. « Nous allons prendre un rendez-vous », conclut-il simplement. Il s’éloigna. Elle l’entendit ouvrir un tiroir, tourner les pages du gros annuaire qu’il avait sorti et revenir vers elle en lui tendant le téléphone. Elle sut qu’il ne lui laissait pas d’autre choix.

Le 3ème moment fut celui du diagnostic. Elle était assise dans le bureau de l’oncologue, une femme qui se tenait bien droite dans son fauteuil face à elle. Il était visible qu’elle était une professionnelle habituée à annoncer de mauvaises nouvelles, mais son regard recelait une lueur d’humanité sincère. L’habitude n’avait pas réussi à la lui enlever. L’annonce tant redoutée tomba. À nouveau, il y eut un silence. Comme il y en avait souvent depuis quelques semaines. Elle répondit seulement : « Je le savais bien ». Encore un silence. Puis l’oncologue lui demanda : « Il y a de l’espoir, un bon espoir. Mais ce ne sera pas facile et long ». Le silence se poursuivit. « Êtes-vous prête à vous soigner ? » La main qui tenait la sienne se montra un peu plus pressante. « Oui ». Un dernier silence, puis l’explication du protocole de soins débuta.

Ensuite ce fut une succession de nombreux moments. Si difficiles à vivre. Pour elle comme pour son entourage intime. La souffrance causée par les chimiothérapies était parfois si forte qu’elle en paraissait insurmontable. Les mouvements pouvaient être compliqués, il lui fallait aller doucement, faire attention à tout. Parfois elle était si faible qu’il n’y avait alors aucun risque qu’elle puisse être brusque avec elle-même. Et toutes ces odeurs qu’elle ne supportait plus de sentir, ces aliments qu’elle refusait d’avaler. Lorsqu’elle se forçait tout de même, elle avait l’impression que son système digestif ne pourrait pas les assimiler. Et elle dormait tant. Pour ne plus rien sentir, pour tout oublier.

Il y eut aussi les moments où elle ne parvenait pas à se regarder elle-même. Elle n’arrivait pas à observer son sein malade. Le toucher était encore moins concevable. De nombreuses fois, elle pensa à sa mère, au courage qu’elle-même avait eu. Vingt ans plus tôt, la médecine n’était pas la même et elle avait beaucoup souffert avec un courage dont elle espérait, désormais, être digne. Mais souvent, elle crut qu’elle allait renoncer. Alors son compagnon s’asseyait à son chevet, lui prenait la main et la tenait, souvent des heures durant. Elle fermait les yeux pour ne pas croiser son regard mais sa main dans la sienne lui insufflait une aide précieuse.

Le moment fatidique de l’ablation survint. Après un espoir, il s’était avéré inévitable. La veille, elle trouva enfin la force de contempler son sein une dernière fois dans le miroir. Elle avait ressenti cela comme une urgence, après avoir passé un si long temps à éviter de poser son regard sur lui. Ses larmes coulèrent, un flot qui l’empoisonnait depuis le début. Elle n’avait pas pleuré une fois avant cet instant. Même si elle avait tenté d’être silencieuse, il l’entendit. Il arriva doucement derrière elle, l’enlaça. Puis, délicatement, il caressa le sein malade. En faisant cela, il lui transmettait tout le courage dont il se sentait capable.

Le réveil postopératoire fut un moment irréel. Elle était dans des limbes. Un paysage qui n’en était pas un, composé seulement de nappes de brumes aux couleurs d’un blanc teinté de gris. Elle ne comprenait pas où elle se trouvait, ne se rappelait pas pourquoi elle était là. Elle essayait de réfléchir mais elle percevait que quelque chose lui échappait. Il lui semblait entendre une voix, mais si lointaine. Pourtant, peu à peu la voix forcit et un visage commença à se dessiner face à elle. Elle devina que c’était sa mère, au sourire si lumineux. Elle lui disait simplement d’être courageuse parce qu’elle avait la force en elle. Soudain, elle ouvrit les yeux et sa chambre apparut dans toute sa lumière crue, blanche et froide. Doucement, elle porta la main à son sein. Elle ne sentit plus aucun renflement. Elle eut envie de hurler.

Quelques temps plus tard survint le moment où tout faillit s’achever. Elle prenait les médicaments qu’on lui donnait chaque jour, elle avait débuté les rayons pour lesquels elle faisait de longs allers-retours en taxi. Pour le radiothérapeute qui la suivait, tout se poursuivait normalement. Cependant, son moral, lui, ne se remettait pas. Elle n’acceptait pas ce vide à la place de son sein. Un jour, le manque fut trop fort. Alors elle sortit, marcha lentement mais longuement, sans voir rien ni personne. Elle était dans son propre tunnel au bout duquel elle savait qu’il y aurait un pont. Lorsqu’elle fut arrivée, elle regarda le torrent en contrebas. Il était si limpide qu’elle eut le sentiment que l’eau la transpercerait de milliers de petits glaçons acérés. Elle monta sur le parapet et continua d’observer la rivière qui coulait avec fracas entre les rochers qui affleuraient. Soudain, l’image de sa mère s’imposa à elle : elle songea que jamais elle ne s’était échappée durant sa maladie, qu’elle avait lutté jusqu’au bout pour finir par remporter la victoire. Elle était morte des années plus tard, d’une autre cause qui la privait aujourd’hui du soutien maternel qu’elle aurait tant voulu avoir. Elle pensa aussi à son compagnon, qui l’aidait tant. Il n’était pas parti, il avait tout enduré. Alors elle eut honte et redescendit sur la dalle ferme du pont.

Enfin vint le moment de la délivrance. Celui où l’oncologue lui annonça d’un ton assuré qu’elle avait bien franchi toutes les étapes. Cette femme avait un bon sourire, il était évident qu’elle était toujours heureuse d’apporter la bonne nouvelle tant espérée. Il y eut de nouveau un silence mais qui, cette fois-ci, était particulier parce qu’il était si léger ! Tout semblait différent même si elle était assise dans le même fauteuil que le jour du diagnostic et que la main qui lui était si chère tenait toujours la sienne. « C’est le jour d’après », répondit-elle seulement. Et ce fut à son tour de sourire. À nouveau.


À ma mère, qui a vécu courageusement sa propre histoire il y a quelques années.
À ma grand-mère qui a eu aussi la sienne.
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