Des milliers, vingt et cent... domicile

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J’écris sur tout… et aussi sur rien, Car ça me fait du bien… et ça me tient debout. J'essaie aussi de creuser mes sujets, pour écrire vrai, et si possible, utile. Si me lire avait l’heu  [+]

Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent... l’air lancinant de Nuit et Brouillard me trotte en tête. Au fait, combien étaient-ils voici un an, combien sont-ils aujourd’hui ? Combien.... Dans ce morne horizon se sont évanouis ? Combien ont disparu, dure et triste fortune... ? Non, mon esprit s’égare, entraîné par le charme des mots. Ne fuyons pas la question : ce ne sont ni les marins, ni les capitaines que visait mon interrogation, ni d’ailleurs les déportés, quoi que... Je pensais en fait aux SDF sur Paris. La polémique a en effet récemment lancé une action médiatisée de recensement ponctuel, mais quiconque prend le métro ou le RER tard le soir sait déjà, pour croiser leurs couchages, que le résultat du décompte est d’évidence un multiple de cent, et sans doute de mille.
Evanouis, disparus, c’est vrai, ils le sont aussi, même sans invoquer Hugo et son horizon marin, tant nous les croisons continuellement sans les voir. Une dame m’a récemment abordé, hier soir pour tout dire, Gare de Lyon, tandis que je filais vers mon RER en retour de déplacement. Le temps que je comprenne qu’elle m’interpellait à voix douce pour quêter, j’étais déjà engagé dans l’escalator, sans l’avoir vraiment entendue, et à peine vue. J’ai eu, rétrospectivement, l’impression de lui être passé au travers, et ça me trouble. Ça me trouble, car je venais au fond, entraîné par le flot, de nier en acte une existence, qui par nature demande le respect. Je ne saurais pas vous décrire sa mise, ni même sa couleur de cheveux, pourtant visibles ; ça, je m’en souviens quand même.
Déportés, finalement, ils le sont tout autant, brouillard et nuit ou pas. Prisonniers sans espoir dans un camp sans gardes, sans chiens loups, sans limites barbelées, tout aussi invisible que le furent pour les populations locales ceux du triste Reich de la honte ; prisonniers de leur condition d’exclus et sans plus de droits ou d’existence reconnue que les malheureuses victimes de l’Histoire passée. Et l’on y meurt aussi, dans ce camp inavoué et tacite qu’est devenue la grande ville. De froid, certes, c’est l’hiver et on en parle. Mais tout le reste de l’année aussi, d’un tas d’autres causes dont la misère et la solitude sont le seul trait commun.
Combien, oui, d’ailleurs, puisqu’on est en hiver, combien sont morts de froid depuis ce début d’année 2018 ? Invisibles, là aussi, dans les statistiques nécrologiques, ils le sont. Un entrefilet çà ou là, au hasard des journaux quotidiens, mais rien de bien clairement compilé si on cherche sur internet. Ça interpelle quand on y trouve sans difficulté qu’Assad aurait, à date, trucidé 492 personnes depuis le début de son offensive sur des quartiers de Damas où nul d’accède tant le feu y est nourri. Dénombrer sous les bombardements des Syriens dans les décombres de leur cité martyre s’avère sans doute plus simple que de le faire, avec d’ailleurs là encore des Syriens pour partie, chez nous à la nuit tombée sous nos porches, sous nos ponts et dans nos caves. Deux, huit, douze, vingt, davantage, pour ces morts de froid « millésime 2018 » sous nos fenêtres ? Comme le dit la pub du métro « il n’est pas que la pluie d’obus qui tue ». Notre indifférence à tous, dont la mienne, et la pluie ordinaire détruisent aussi.
Déportés, disparus... Le dernier stade du délabrement des déportés, aux portes de la mort, s’appelait, je crois, « musulman » dans l’argot des camps, sans doute parce qu’ils n’étaient plus que dans la main de Dieu. Cette dénomination très particulière, il est vrai oubliée de nos jours, m’est curieusement revenue en mémoire, je ne sais pourquoi, à l’évocation de ces malheureux que nous laissons crever dehors. Sur cette réminiscence incongrue, je me demande, notre république étant en manque de repères laïques, s’il ne faudrait pas inventer, au sortir des Fêtes de fin d’année par exemple, une sorte de Ramadan Républicain. Outre l’effet salutaire immédiat de nous purger de nos récents excès de table, il aurait le mérite moral, comme le revendique son confrère islamique, de rappeler aux riches que nous sommes l’existence des pauvres que nous ne voyons plus.
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Atoutva · il y a
Bien vu. On ne regarde plus que son nombril.
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Isabelle Lambin · il y a
Un texte qui fait tristement écho au mien...

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