Des mains

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En compétition

Qu'importe le medium pourvu qu'on ait l'ivresse  [+]

Image de Été 2020

Quand j’étais petit, ma grand-mère me disait que j’avais des mains de pianiste. Si elle les voyait aujourd’hui, elle serait bien déçue. Elles ressemblent à des serres, crispées autant que ma mâchoire est serrée. Mes muscles ne savent pas se détendre. Ils ne connaissent pas le lâcher-prise. Ils sont sans cesse sur le qui-vive. Pour un rien, je sursaute. Cette tension me creuse des rides comme autant de sillons sur mon visage.
En choisissant ma vocation, ma grand-mère avait tissé ma malédiction. À six ans, j’avais commencé le piano de mes mains prédestinées. Qu’elles en avaient désespéré mes professeurs ! Elles avaient résisté, durcissant sous l’impact, du poignet jusqu’aux dernières phalanges. J’avais joué le corps tendu comme les cordes du piano et nul n’avait trouvé le moyen de me libérer du sceau de la malédiction. Je ne serai jamais virtuose, c’était perdu d’avance. J’abandonnai l’idée et le piano. Un an plus tard, ma grand-mère n’était plus. Sa déception avait été trop grande.
Mais si un combat n’est pas mené, il ne peut être gagné. Bien des années plus tard, le piano au placard, je commençai la guitare. Une douloureuse expérience… Mes mains hurlèrent à l’assassin. Le poignet cassé, les doigts écartelés, je martelais le manche pendant des heures. Je travaillais mon instrument jusqu’aux dernières souffrances. Les doigts en sang, les muscles tiraillés, les tendons enflammés. C’était mon sacerdoce, un chemin parsemé de courbatures et de crampes. Alors mon corps chercha à se défendre. La pulpe de mes doigts se fit rugueuse. Moi qui avais eu les mains si douces n’osais plus caresser une femme. J’avais perdu toute sensation au bout des mains. Mes doigts n’étaient plus que d’insensibles machines vouées à produire des sons qui faisaient vibrer mon corps, mon cœur, mon âme et mon ego. Ils étaient mes esclaves. Et quand parfois, en pleine vitesse, ils dépassaient la limite de persistance rétinienne, ils paraissaient possédés. Ils dansaient sur le manche, une danse macabre et folle, branchés en courant continu sur ma moelle épinière, faisant crier, pleurer et gémir ma guitare. Ils devenaient hystériques, hors de contrôle. Quand j’étais au travail, ils tapotaient sur la table, vibraient dans l’air, cherchant les rythmes et mélodies. Cette partie du corps ne m’appartenait plus.
Un jour, en réunion, mes mains souhaitaient se dégourdir un peu. Ne tenant pas à m’humilier en public devant les collègues, je les enfermai entre mes cuisses pour les faire taire. J’espèrerais que ma voisine ne les remarquerait pas. J’étais assis à côté de la secrétaire. Une femme sévère, se tenant trop droite, aux mains toujours fixées au clavier. Elle tapait le compte-rendu avec un air professionnel, le regard bloqué sur l’écran. J’aurais bien laissé mes doigts s’amuser sur sa cuisse pour la dérider un peu, mais nous aurions eu à ce sujet un désaccord majeur.
Quand la pause fut sonnée, elle resta sur sa chaise et repoussa l’ordinateur. Elle se mit alors à pianoter de sa main gauche sur la table. Ce n’était pas au hasard. On devinait un rythme, des notes. Elle jouait des accords, discrètement, pour qu’on ne la remarque pas. Et quand sa main droite se mit en action, je reconnus l’œuvre en question : Beethoven, sonate au Clair de Lune, premier mouvement. Elle le jouait lentement, comme sur un piano, vivant intérieurement ses émotions. Elle entendait la musique, mais n’en laissait rien paraître. Et moi aussi je l’entendais cette musique. La beauté du romantisme. La précision du tempo qui s’égare. La justesse dans l’émotion. Je ressentais sa souffrance et ses peines dans ses gestes. Ses mains touchaient au sublime et, toute la journée, elles tapaient à l’ordinateur. Quel gâchis ! Que l’on change ses touches de clavier en touches de piano ! Ses longs doigts fins et graciles se posaient délicatement sur la table. Que de grâce dans ses mouvements ! À ses côtés, je n’étais qu’un barbare perdu dans une quête de puissance et de gloire, cherchant la vitesse plus que l’émotion. J’avais bien joué du Beethoven. La même sonate. Mais je m’étais attaqué au troisième mouvement. Là où le déluge de notes formait une vague telle qu’elle ressortait en longues larmes de mes yeux. Elle avait choisi la douceur. J’avais choisi la rage. Elle était l’ange, j’étais le démon.
Je posai ma main sur la sienne, brisant l’enchantement. J’avais mis fin à son dialogue avec l’au-delà. M’en voudrait-elle pour cela ? Elle me foudroya du regard. Je retirai ma main et celle-ci s’agita dans l’air, jouant un solo comme une danse nuptiale. La jeune femme la regarda avec surprise, comme si elle essayait de déchiffrer les notes. Était-ce une sérénade ? Elle se mit à m’accompagner, improvisant une pièce à quatre mains. La mélodie silencieuse se formait en moi, je la ressentais, plus puissante qu’une Walkyrie de Wagner, plus poignante qu’une nocturne de Chopin, plus folle qu’une Rhapsodie de Liszt.
Je l’invitai à dîner. Elle en fut si stupéfaite qu’elle accepta. Peut-être qu’alors j’arriverai à lui faire vibrer sa corde.

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Fabienne Luisa · il y a
J'ai adoré. Tout simplement. Peut être parce que malgré un début lourd et difficile, l'histoire devient aussi gaie et légère qu'un air de musique enjoué! Et, ça m'a rappelé un souvenir personnel. Mes doigts aussi aimaient tapoter mais faute de piano, me suis tournée vers la dactylo!
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Jennifer Marquié · il y a
La musique comme vecteur d’un rapprochement improbable : idée très intéressante.
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Paul Marie · il y a
un joli texte parfaitement mené..une belle melodie..
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JACB · il y a
Un jeu de mains inattendu..pour une future Symphonie ? Peut-être! En tout cas c'est original .
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Claire Dévas · il y a
Cette histoire d’artiste maudit est un délice ! J’espère avoir la joie de pouvoir vous soutenir lors de la finale !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion

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LAURE GOURDON · il y a
Bravo pour la phrase de fin !!! Ce texte fait du bien a mon âme de mélomane !!! Je vote pour vous cher musicien si le coeur vous en dit allez découvrir l auteur Michael dauvissat et son texte la robe en chocolat!!! N hésitez pas à laisser vos commentaires merci!
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DEBA WANDJI · il y a
Très profond Alexis!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Lui faire vibrer sa corde !! j'ai aimé, mon vote
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cendrine borragini-durant · il y a
C'est ça qui est magique avec la musique, que des êtres que tout semble opposer se rejoignent dans un élan commun. Mon soutien :-)
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Ombrage lafanelle · il y a
J'aime la dernière phrase : peut-être que j'arriverai à lui faire vibrer sa corde.
Votre texte est musical, bien écrit et il nous emporte dans l'univers. Bravo ! :)

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