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Des lunettes pour se faire voir

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Sido

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Ce mercredi matin, dans ma tenue saut du lit sous mon manteau doudoune, je suis cueillie au sortir de la boulangerie par un sonore : « Hé, pour qui qu’tu t’prends avec tes lunettes ! ». Légèrement retardée par la surprise et emportée par mon élan, j’ai dû me retourner après trois pas pour livrer le sourire par lequel j’aurais voulu sceller avec l’interpellatrice une sorte de pacte d’une demi-seconde, qui aurait rétabli la balance entre nous par l’humour partagé, mais elle m’a ignorée superbement... me clouant deux fois de suite, sans pitié.
Elle était plantée devant le métro, avec ses deux grands sacs-à-déchets bourrés à bloc, cigarette aux doigts, soufflant sa fumée au passage des gens. A mon premier passage vers la boulangerie, elle donnait déjà de la voix – « Ah la vaaache ! », une voix de mêlé-casse du genre à gueuler dans la nuit pour faire peur aux gens blottis au chaud.
Mais pour en revenir aux lunettes, elle a vu juste. Mes lunettes sont faites pour être remarquées. J’ai choisi cette monture pour ça. Elles ne sont pas si grandes que ça – juste visibles, ni trop colorées – quoique le dégradé vert et violet ne soit pas courant, ni extravagantes. Mais on ne voit qu’elles, en tous cas sur moi. Et il semble qu’on ne s’y habitue pas, qu’on ne les intègre pas à mon image. Des amis qui me les ont déjà vues sur le nez à plusieurs reprises me refont la remarque : « Tiens, tu as changé de lunettes ! », ou « Elles sont chouettes tes lunettes ».
Tout en sachant que ces lunettes étaient un peu « trop », j’ai pris ce risque pour m’en faire des alliées. Des alliées face à la disparition progressive de mon image, à l’effacement du relief de mes traits. Des alliées pour nier, contredire, et peut-être retarder ma transformation en grisaille, en ectoplasme, en « larve » comme on parle des fantômes dans les opéras baroques italiens, tout ce qu’opère le perfide vieillissement. C’est à peine si désormais je me perçois moi-même dans le miroir des vitrines que je longe dans la rue ; c’est dire que les autres sont bien incapables de me distinguer.
Me distinguer ! C’est peut-être le mot clé de toute cette affaire... à suivre

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