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DES GOUTS ET DES COULEURS

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Laika

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La table est imposante. La lumière vient caresser le bois précieux et sombre, une nappe aux fils de soie dorée éclaire elle aussi les plats et les victuailles.
L’œil est tout de suite sollicité par le centre de la table où un bouquet de tulipes éclabousse de rouge vif tout l’ensemble. Un papillon volète au-dessus des corolles. A droite les vins, les poissons et les fruits de mer, les viandes ; à gauche les douceurs, entremets et desserts. Le regard capte vite la transparence du cristal de la carafe qui laisse deviner la rondeur du vin grenat ; là encore la lumière avive l’éclat du verre qui semble palpiter. A côté, l’aiguière en étain, sévère, avec son ventre rond et ses incrustations de fausses pierres précieuses comme un rappel à plus de raison.
Devant la carafe, le faisan attend avec ses plumes orange et mordorées, son col vert et son oeil maintenant voilé ourlé de blanc. Sa posture est fière mais son sort est déjà scellé. Près de lui, le porcelet semble sourire mais il a déjà fini en rôti. Sa chair rose luit sous les traces de sauce qui l’enduisent, glissent et accrochent elles aussi la lumière. La forme est parfaite, il ne reste plus qu’à découper. La poularde à chair ferme et blanche garde les traces du court bouillon, quelques tiges de persil et un bouquet d’herbes sauvages. Elle est posée sur un plat de faïence bleu, au milieu d’un lit de carottes orange vif, de quelques navets nacrés et d’oignons violacés. Le poisson a encore l’œil vif, il sera dégusté après les huîtres aux coquilles nacrées.
Le regard se faufile entre les plats de porcelaine richement décorés de grotesques. Là gonflent encore quelques soufflés dorés qui ont craqué sous l’effet de la cuisson et laissent entrevoir leur coeur moelleux et tendre. La saucière tout près déborde à peine de crème, de minuscules traces de poivre affleurent pour en relever la saveur. Une abeille, imprudente, est venue se poser sur la cuillère. Tout près de la saucière, un citron, on voit sa chair juteuse, il suffira de le presser pour en accommoder son plat au gré de son désir. A côté, une tête d’ail cabossée pour les sensations plus fortes.
Quelques pièces d’or viennent rappeler que le maître des lieux est sans doute un riche drapier qui tient à montrer ainsi une certaine aisance.
Devant le bouquet de tulipes, un petit singe croque une fraise. Ses yeux pétillent, le suc rose et rouge décore ses babines en une multitude de gouttelettes. La petite bête s’appuie sur un sac de jute gonflé comme une outre. Le café est devenu la boisson préférée des riches bourgeois de la ville, à leur table, il est incontournable et servi comme une marque d’amitié. Les mazagrans décorés de fleurs et de feuilles stylisées ont été commandés aux maîtres faïenciers italiens, ils sont prêts à recevoir le précieux breuvage. Mais avant, les gosiers repus de viandes tendres et onctueuses auront fort à faire avec les fruits et les entremets. A gauche, sur la table, ils forment une pyramide : une corbeille au joli tressage déborde. Un peu d’exotisme avec l’ananas rugueux aux feuilles piquantes constellé de petites alvéoles brunes, la cerise au rouge sombre, le raisin aux grains dodus où viennent se refléter la figue éclatée et la poire luisante ronde et lourde.
La femme près de la table a saisi quelques grains de la grenade et les a portés à sa bouche entr’ouverte, tout près des perles du collier qu’ils semblent prolonger. Elle sourit d’un air complice comme une invitation au festin. Les tartes sont elles aussi dorées à point, la pâte boursoufflée emprisonne la framboise duveteuse et la fraise délicate. On pourra les accompagner de crème au parfum exotique de la vanille. Les myrtilles d’un bleu violacé flottent dans une coupe de cristal. Le sirop s’est accroché au verre comme si l’enfant y avait plongé rapidement les doigts sans être vu. Il est assis par terre sur le carrelage à damiers noir et blanc et mord dans une tartine. Le beurre coule sur son menton. Il sourit, ses joues sont roses et ses yeux rieurs.
Le peintre prend un peu de recul pour observer son oeuvre. Il aime cette commande, il espère que son travail réjouira les sens du maître des lieux. Pourtant une petite retouche s’impose : le citron au premier plan semble flotter dans le vide, aussi comme on le lui a appris à l’atelier il peindra un petit escargot en bas à droite sous la pelure pour rééquilibrer le tableau.
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