Des Etoiles et des Ombres

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Les clowns vivent dans un monde pompeux, se marient en grande pompe et meurent en pompes funèbres. Retrouvez moi également sur www.nicolasraviere.com  [+]

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Sous une lune perdue dans un ciel profond, moiré des ténèbres de la nuit, Matéo, âgé de sept ans, attendait avec son père que tombe en cheveux d’ange une pluie d’étoiles filantes. Le nez en l’air, les yeux écarquillés, il nourrissait cet espoir depuis des jours lorsque, terminant une assiette sans étoiles au hasard d’une fourchette ennuyée, il entendit cette promesse crépiter dans une bouche, celle du présentateur du journal télévisé : une pluie d’étoiles et de micrométéorites.

Depuis, il ne pensait plus qu’à cela, Matéo : voir la nuit s’illuminer de mille feux l’espace d’un instant, ressentir cette ébauche d’un songe bien plus vaste – sillonner l’Univers à la recherche de ses splendeurs, découvrir des nébuleuses, de nouvelles formes de vies, des planètes, des civilisations qui défiaient son imagination... un rêve immense qui se déclinait en ribambelle de souhaits, d’images et de contes.

« Plus tard, prétendait-il à l’école, je serai cosmonaute. J’irai plus loin que la voie lactée, dans un vaisseau spatial ! »

Un autre, visiblement agacé, lui répondait en écho :

« J’irai dans l’espace moi aussi, et j’irai plus loin que toi ! »

D’autres encore, armés de téléphones portables, fustigeaient ce souhait somme toute étrange :

« L’espace, c’est pour les fillettes ! »

Matéo se fichait bien de ce que disaient les autres. Rien n’entraverait jamais son imagination, ses rêves, pas même ces journées monotones à l’école, ces journées qui le séparaient de ce phénomène qui, déjà, l’illuminait tout entier. Il en oubliait d’écrire des chiffres et des mots sur son cahier d’écolier, noirci par l’ombre immobile de sa tête rêveuse, tournée vers la fenêtre.

Il s’imaginait cette nuit, jusqu’à être enfin aux côtés de son père. Par chance, celui-ci accepta de l’accompagner dans le jardin, malgré l’heure tardive. Nul besoin de caprice : ses yeux plein d’espoirs suffirent à convaincre ses parents qui retrouvèrent là quelques bribes de leur enfance perdue, ces désirs, scellés par la marche du temps, désormais consignés au fin fond de leur mémoire. Matéo, au comble de la joie, promit d’être sage, alors qu’il l’était déjà, d’avoir de meilleures notes, qu’il collectionnait pourtant.

Lorsque les premiers filaments apparurent au lointain, la main de son père se posa sur son épaule. Matéo, bouche bée, parla en silence, stupéfait, conquis par ces lignes fulgurantes qui zébraient l’océan noir et infini. Parfois, ces joyaux célestes, d’une incandescence rare, s’éteignaient à la surface diaphane de la lune. L’enfant n’en manqua rien. Il lui semblait même qu’elles se rapprochaient de leur maison, en une course folle et insensée.

Son père confirma cet espoir : « on dirait qu’elles se dirigent sur nous ! C’est vraiment beau, tu ne trouves pas ? »

Matéo se tut, figé devant ce spectacle étonnant : des dizaines d’étoiles filantes approchaient à une vitesse vertigineuse, égrenant des pétales de feu, des lucioles, des filins de fumée. Rien à voir avec les images que montrait la télévision pour illustrer ce phénomène. Il y avait dans l’air quelque chose de magique, d’extatique, d’unique.

Contre toute attente, son père le fit reculer d’un geste aussi bref qu’impromptu : sa main, si chaude quelques minutes plus tôt, devint froide d’un coup, menaçante comme celle d’un monstre.

« Attention, c’est dangereux. Rentrons ! Elles se dirigent sur nous ! »

Matéo se dégagea de l’étreinte paternelle en grognant. Il refusait de partir tant qu’il y aurait, dans le ciel, d’autres étoiles filantes. Son père, inquiet, s’emporta ; Matéo n’écouta rien de cette voix gutturale et alarmée qui, sous prétexte d’un danger stupide, chassait ses rêves alors que des micrométéorites se détachaient du ciel.

L’une d’elles, féroce, farouche et enflammée, fonça sur eux : à peine plus grande qu’une bille, elle atterrit non loin des pieds de Matéo, pour s’éteindre aussitôt dans une fumée d’or. L’enfant, poussé par son père, jubila à l’idée de ce cadeau tombé des cieux. Il la ramassa aussitôt – et se brûla, n’écoutant pas les avertissements de son père.

Stoïque, Matéo souffla sur sa plaie en observant ce caillou presque rond et multicolore, avec une envie démesurée de le saisir. Il espérait qu’il ne devienne pas un simple caillou, qu’il conserve à jamais ces couleurs bigarrées. Peu importait. Il resterait rare à jamais dans son cœur : un fragment du ciel, ni plus ni moins.

Derrière lui, son père n’insista pas. Malgré son inquiétude et sa colère, il se tut quand le ciel retrouva sa majesté noire, avec, pour seule lueur, cette lune presque ronde et complice, suspendue dans l’abîme. Il rentra chez lui en bougonnant.

Du bout des doigts, Matéo toucha le caillou, espérant pouvoir enfin le ramasser, mais toujours se brûlait. Il souffla dessus avec une joie plus grande encore que celle qu’il mettait à chaque anniversaire pour éteindre les bougies.

« Rentre Matéo, intervint sa mère, inquiète à son tour face à ce capharnaüm.
– Mais Maman, répondit ce dernier, d’une voix sucrée, légèrement plaintive, y a une micrométéorite ! J’attends qu’elle refroidisse, et je rentre, d’accord ? Ça me fera un souvenir. S’il te plaît maman. Maman...
– D’accord ! N’oublie pas de bien fermer la porte en rentrant. »

Lorsque le caillou fut froid, Matéo s’en empara. Sans demander son reste, il s’engouffra dans la maison sans prendre soin de fermer à clé. Puis, il fonça dans les escaliers, ouvrit la porte de sa chambre, la claqua avec une frénésie qu’il n’avait jamais ressentie. Il posa son trésor sur sa table de chevet pour l’observer sous l’éclairage franc de sa lampe, avec une loupe que lui avait donné feu son grand-père.

Absorbé par ce qui ressemblait à une suite de symboles abscons, gravée sur la roche multicolore, il ne remarqua pas un phénomène fort étrange : cette micrométéorite n’avait pas d’ombre ! Alors que celle de sa maquette de fusée s’allongeait jusqu’à lécher le sol, que celle de son manuel d’astronomie le noyait dans une piscine sombre, le caillou, lui, n’existait que par sa seule forme et défiait les lois de l’interposition.

Matéo se promit de chercher des informations sur ces drôles d’écriture sur internet, quand ses parents auraient le dos tourné puis, à la fois excité, mais déçu de ne pas en savoir plus, il se coucha en baissant l’intensité de sa lampe. Autour de lui, des ombres dansaient. Ces ombres nocturnes, il avait appris à les apprivoiser au fil du temps, mais celles-ci semblaient différentes, plus nombreuses encore, et terrifiantes de par leurs mouvements incessants.

Des hommes d’une maigreur absolue, dont les silhouettes oblongues s’allongeaient jusqu’au ciel, chassaient de leurs mains vivaces des chats et des chiens qui courraient en tous sens. Ce spectacle d’ombres chinoises sidérait Matéo, qui se frottait les yeux. Il crut à un cauchemar, mais la micrométéorite, à ses côtés, témoignait du réel de la situation. Plus étrange encore : elle irradiait une étrange lueur violacée ! Matéo recula sous le coup de la surprise, mais ne peut s’empêcher de la toucher à nouveau. Et disparut aussitôt.

Au petit matin, il ne descendit pas en quête de nouvelles aventures au pays du chocolat et des céréales. Sa mère, puis son père, montèrent dans la chambre et ne le trouvèrent pas. Bien qu’effrayés, ils pensèrent à un jeu de cache-cache, puis à un enlèvement, la porte d’entrée étant restée ouverte. Au fil de ces jours d’angoisse qui n’en finissaient plus, le caillou, qui reposait sur la table de chevet, émettait par intermittence une curieuse lueur. Parmi les ombres qui, parfois, dentelaient les murs de la chambre, Matéo, de ses poings minuscules, agité comme jamais, cognait contre le béton.
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