Coups de manivelle pour femme crevée

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Bonjour à vous ! Merci pour vos visites et vos commentaires même négatifs, argumentés, non pas pour démolir, et ceci pour avancer dans l'écriture... J'aime aussi, en fonction de mes  [+]

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Le froid, été comme hiver, un froid sous la peau, - 15, + 35, pluie, vent, grêle, je m’en contrecarre. Lumière, chaleur, pas chaleur ; soleil noir, je demeure glacée de l’intérieur.

Je regarde Pierre.
C’était pourtant un homme magnifique.
Je l’ai aimé intensément, mon deuxième et le seul que j’ai pu gardé.
Mais à quel prix ?

Ma joie de vivre, mon adhérence à la vie, le meilleur de mes remparts face aux contingences du quotidien, mon tendre que j’ai tant choyé.
Si jeune et déjà l’écoute de mes douleurs. Mais avant tout très drôle mon Pirouline. Ces drôles qui jouent sur les mots, ceux qui font réplique pour mettre de côté leur fond mélancolique.

Je vis un drame, je reste vivante, mais je vis un drame à côté du Drame et cela fait dix ans que ça dure.

Le drame de Pierre, c’est l’isolement. Il vit tout seul dans son igloo et plus personne ne peut l’atteindre.

12 septembre 2010, le matin, petit-déj.
Pierre a vingt ans, cheveux longs broussailles, garde le lit plus longtemps, perte de l’appétit, taiseux et ce matin-là, Monsieur refuse de manger, boire, y compris mon jus d’orange pressé. En revanche se met à me parler sans que je puisse en placer une.
Place à sa logorrhée :
Les capteurs de sons qu’il a découvert dans sa 4L, le Rideau de Fer, le froid berlinois et ses cocktails du type Vodka-Martini et cette mission qui lui incombe : rejoindre Les Services Secrets de Sa Majesté, direction Berlin-Ouest, côté Check Point Charlie, récupérer les micro-fiches auprès d’un agent double, John Steiner, ayant jeune fréquenté les Jeunesses hitlériennes ; et non Maman, je n’ai pas peur de me faire cribler par des balles de communistes bolcheviks car moi je crois en Marx et Trotski, mais surtout pas en Lénine et ni en Dieu !

J’éclate de rire, embrasse mon James Bond égalitaire mondialiste et avant de partir, lui apporte stylo et bloc-notes.
« Tiens !, lance-toi dans le roman d’espionnage, t’as déjà une trame et au moins, ça t’occupera.
− T’as rien compris. Tu crois que je suis givré ? Allez ! Vas bosser, fais pas chier ! »

Là, silence... et passage à de la chair de poule.
Mais comment osait-il parler ainsi à sa mère ?
Je n’avais donc rien compris à mon fils et je passais ma journée à enseigner, à m’angoisser ; journée merdique.

Après le bac, Pierre entame des études en histoire. Année calamiteuse : copies blanches à tous les partiels. Me revient convaincu que les études ce n’est pas pour lui, qu’il va décrocher un « job », et qu’il volera enfin de ses propres ailes.
Un an plus tard, pas de « job » et il a tourné du ciboulot.

Le soir, retour du travail, constat : mon 007-Rouge enfermé dans sa chambre.
Prendre sur moi, préparer le repas et apprendre par la radio que Claude Chabrol vient de mourir.
C’est prêt. Pierre me retrouve dans la cuisine.

«  T’es au courant ? Claude Chabrol est mort.
− Et alors ? Réponse bloc-de-marbre.
− Ben, c’est tout ce que ça te fait ? Violette Nozière, Landru, La Cérémonie, ce sont des films qu’on a vus et tu les avais aimés.
− Je m’en fous. » Me répond-il en passant ses mains en long et en large sur les murs.
− Pierre ! Qu’est-ce que tu farfouilles ? Viens manger !
− Pas question, t’as mis du poison là-dedans. »

Sa soupe préférée, courgettes et feuilles de radis, il ne la touche pas et retourne dans sa chambre, m’accusant du pire.
Moi ?, sa mère, un transfuge de la Guerre froide ?
Et le lendemain, il me revient la tête rasée de peur qu’on le reconnaisse.

Un poids lourd vient de passer sur mon corps et depuis je ne me suis jamais relevée.

Est-ce moi qui suis folle ?
Ou suis-je devenue folle en vivant avec une telle douleur ?
Obligée de signer des obligations de soins pour un schizo-frigorifique.
Mon fils a tenté de se foutre en l’air, je ne rentrerai pas dans les détails et avant qu’il ne soit trop tard, j’ai dû signé l’hospitalisation sous la contrainte à la demande d’un tiers ; moi, sa mère.

Des soins ?
Des médocs qui le « stabilisent ». En gros, ça le tasse le temps qu’il se calme et qu’il chasse ses idées noires, un temps de douceur s’offre à moi avant qu’il me revienne la maison.
Mais après chaque retour, de moins en moins mon Pierre enjoué que j’ai connu.
Les neuroleptiques ont permis aux malades de quitter les asiles, mais à qui revient la charge de ces zombies ?
On nous refile des blocs de glace et les familles sont toujours en première loge.
A pris vingt kilos, passe ses journées couché dans son lit, yeux vitreux, ne voit personne, une odeur de cendre froide dans sa chambre et il me balance des gros mots en me poussant hors de son grotte.

Oui, vous l’avez compris, je vis seule et tente de ne pas culpabiliser, et tente.
Il vient de s’endormir, je vais pouvoir souffler.
Pierre ?, le lait sur le feu.

En ouvrant un tiroir de la commode de ma chambre, je tombe sur « Voile mariage 27/02/1980 ».
Étiquette collée sur un sac plastique, voile à l’intérieur, celui que j’ai porté ce 27 février 1980, jour de mon mariage à Mâcon.
Une voilette me recouvrait la tête.
Je la sors de sa poche, blanc immaculé, si propre, j’aime la laver régulièrement et toujours en usant de mes mains.
Du blanc dans ce noir.
Plus de blanc que de noir, la porter sur ma tête pour garder une sensation de joie, me donner du courage, continuer à porter mon petit Pierre devenu être bleu-blanc-bleu- glaçon.

Tiens, je me souviens.
Un soir d’été, mon fiston devait avoir dans les six ans et sans me demander l’autorisation, il l’avait utilisé comme une moustiquaire censée protégée son visage.
En pensées pour La Belle au bois dormant ?
J’ai vu ce tableau au réveil, hésitante entre surprise et colère noire. Mais c’est la colère qui m’a emportée. Je n’ai pas pu tolérer que l’on utilise mon voile borduré en dentelle comme un accessoire d’un conte de fées.

Avant mon mariage, mon homme, Fernand, a essayé maintes fois de me toucher la poitrine, mais j’ai toujours écarté ses paluches.
Voile, couronne, robe blanche, je les ai largement méritées.
Moi, je n’ai pas suivi ce mouvement d’émancipation des femmes ; le mariage c’était sacré, et en souvenir de cet heureux événement, je n’ai gardé que ce voile, le reste : de la location ; on n’avait pas d’argent dans ma famille.

J’ai bien vécu dans les bras de Fernand et nous avons pris du plaisir. Du court et du bien.
Pierre arrivait, Fernand est parti.
Tomber amoureux d’une jeunette. Parti loin le saligot, l’Argentine, Ushuaia - je peine encore sur l’orthographe -, tomber fou amoureux de La Valérie, la voisine routarde ; et là encore, je n’ai pas bien compris.
Les rouleaux sur la tête, la robe en soie rouge que je venais d’acheter, la nouvelle tapisserie pour notre chambre, tout ça, c’était peine perdue, je me retrouvais seule.
Un coup de manivelle pour roue crevée dans ma tronche, et le soir, un Pierre-au-lit et pour moi, c’était télé-soirée-robe-de-chambre.
Frigorifiée mais un petit écran pour me réchauffer.

Le temps a passé.
Six ans plus tard, j’accompagne Pierre à l’école, un froid de canard, la raclette sur le pare-brise, et une belle journée repos qui s’offre à moi.

« Dring ! »
J’ouvre.
Fernand...
Je n’y crois pas. Il ose venir me faire une visite ?
«  Lucie ! Comment tu vas ? Tu m’offres un soda ?
− Oh Fernand ! Excuse-moi, chuis pas coiffée et même pas habillée. »

C’est moi qui viens de m’excuser ?
Tremblante, je laisse entrer un clodo et lui sers un verre de « soda », et après, logiquement, j’explose.

« Six ans que je ne t’ai pas vu, et c’est à moi à m’excuser ?
Six ans sans aucune nouvelle, six ans sans même que tu en donnes à ton fils, et c’est à moi de m’excuser ? »

J’hurle, je crie, jette la cafetière au plafond, brise les tasses.
C’était si bon cette bouffée d’oxygène !
Et mon Fernand qui tente de me calmer, et là, je lui plante des coups d’Opinel dans le ventre.
« Oh ! Excuse-moi Fernand ! »

La suite ? Une évidence :
Scie égoïne, sacs en plastique, brouette, pioche, la pelle et puis je tasse le sol avec mes deux pieds.
« Un, deux, un, deux, un, deux. »
Mon Fernand, te voici prisonnier du froid de la terre.

Et à ce moment-là, j’avais encore une idée : planter des chrysanthèmes-Ushuaia par-dessus.
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Carl Pax · il y a
J'aime beaucoup cette histoire, qui commence par le huis clos mère-fils face à la maladie schizophrénique. Retour dans le temps, et on voit que la vie n'avait déjà pas été tendre avec l'héroïne trompée et quittée. Alors je n'ai pu que me réjouir de la chute, de cette bouffée d'oxygène (même si ce n'est pas très moral, on s'en fiche 😃) J'apprécie votre écriture très réaliste qui m'a emporté dans ce petit univers sombre.
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Julien1965 Dos · il y a
Oh un long commentaire !, le premier sur ma page depuis "l'attaque des pirates"... Alors merci pour votre lecture attentive et votre commentaire très encourageant, je prends !