Des comètes ont-elles heurté la lune ?

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Ex-étudiante en Master de Littérature Comparée. J'écris des fragments de terreur enfouis dans mon Moi trop sensible. Je capte ces images et les matérialise. Ma part sombre aime les récits  [+]

« Mort de vieillesse, hein ? Petit veinard. »
Gabriel marche en tête. Ses pieds s’enfoncent dans le sable et ses pas se fragmentent, évanescents, dans la mouvance de la matière. Le sable, comme l’océan, forme un tout homogène qui une fois déconstruit ne vaut plus grand-chose ; la goutte d’eau et le grain de sable ne fonctionnent qu’en cohésion mutuelle. Dès lors, les deux peuvent vous engloutir. Gabriel le savait, mais il se disait surtout que ce sable jouait avec ses nerfs. Pleine lune ou non.
Encore un coup du Tout-Puissant, qui l’avait envoyé là avec ce drôle de type trop souriant et accoutré comme un nomade.
« Un Aztèque. » avait corrigé l’homme.
Un Aztèque, très bien. Mais pourquoi ?
Question sans réponse, bien entendu.
Peu importe, l’éternelle source de la connaissance – de la connaissance des autres, surtout – restait intarissable.
Le gars lui avait serré la main, très solennellement.
« Vous êtes sûrement l’ambassadeur.
— Je dirais plutôt, l’ange-bassadeur. » avait répliqué Gabriel, non sans fierté.
Mais le vieux n’avait pas compris, et il continuait de sourire.
Jamais vu un mort aussi radieux, se dit Gabriel en jetant un œil à son compagnon de route.
Et pourtant, le vieux connaissait sa situation. La Belle Mort, parfaite même. Gabriel n’en récupérait pas beaucoup, des comme ça. Et il les respectait d’autant plus qu’ils étaient plus faciles à expédier, aussi. Ça économisait de la paperasse, et surtout des explications.
Mais ce soir, c’était différent.
Il n’y avait ni Paradis ni Enfer. Seulement les astres. La résurgence de l’existence pré-terrestre, l’avant-garde du Salut. À l’inverse des éléments telluriques, l’immensité du ciel ne pouvait être déconstruite ; elle était un tout transcendant, un espace d’interaction qui échappait à la fois aux mortels et au divin.
Et en parlant de divin...
« Clair de Lune, Debussy, dit Gab en levant le doigt vers le ciel. Vous l’avez ? »
Le vieil homme fronce les sourcils, sans cesser de marcher.
« D’accord, fait Gabriel, déçu. Cette fois, c’est pas vraiment de votre faute ; le décalage temporel, le risque de l’anachronisme, tout ça... C’est dommage. Debussy s’est nourri à la source romantique et symboliste. Il a créé une sorte d’hybridité musicale qui a agacé un paquet de sceptiques. »
Gabriel esquisse un sourire, levant deux doigts en forme de V victorieux :
« Un syncrétisme.
— Ça, je connais.
— Forcément. »
Arrivé au point culminant, Gabriel s’arrête. Il étudie le ciel, contemple cette prodigieuse entité astrale qui domine tout, miroir poétique de toutes les Muses. Puis il se tourne vers le vieillard.
« On y est, mon vieux. Je vous laisse là, et vous vous arrangez avec Elle. »
L’homme ne perd pas son sourire, il se tourne vers la lune et médite.
« Comment ? »
Question sans réponse, bien entendu.
« Vous avez tout le temps d’y songer, répond Gab en lui tapotant l’épaule. La source de la connaissance est intarissable, pas vrai ? Surtout pour les morts. »
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Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
une belle écriture pour un conte philosophique original
Image de A M I C X J O
A M I C X J O · il y a
surprenant...