2
min

Derrière les étiquettes

Image de Francine

Francine

15 lectures

2

Encore engourdie d’une nuit langoureuse, Zoah sent les rayons de l’astre de lumière lui caresser le visage. Sous ses doigts la douce face de l’être aimé palpite encore. Son cœur se serre et la réalité la rejoint.
Zoah ne peut oublier son Viêt-Nam natal les combats jusque dans les rizières. Les soldats, leur brutalité animale. Les guets à pan. La fuite dans un hélicoptère. Les pales qui soulèvent la poussière... Elle se souvient de la musique, ces sons nouveaux, le jazz qui entêtait l’habitacle et couvrait le bruit des bombes.
Puis la découverte du vaste monde. Le survol de ces contrées arides et l’arrivée en réfugiée, étrangère en ce pays immense, impersonnel, froid, si froid.

Il a fallu se battre, survivre, figer un sourire éternel sous ses yeux bridés. Apprendre à baisser la tête et être servile, malléable. Les marchands de rêves, sous leur masque protecteur, l’ont enchaînée à cette machine dans un atelier borgne. De l’aube à la tombée de la nuit, Zoah pédale sur sa machine et coud de jambes de pantalons ou des chemisiers qui finiront dans la vitrine d’une grande marque. Elle pique toute la journée, sans même déjeuner, sans parler à ses voisines qui, comme elle, portent les stigmates des travailleurs de l’ombre. Des cernes noirs sous les yeux, toutes identiques dans la misère, reconnaissables à leur bravoure, à leur combat comme un corps à corps avec la vie. Cette arme, tel un sabre de lumière, leur instille courage et espoir.

Quand la nuit tombe sur la ville, pareille à une ombre sous la lune, Zoah trottine à petits pas, rasant les murs, pour regagner la pièce en sous-sol qui lui sert de refuge où étendre sa natte et cuire le riz quotidien. Là l’attend, silencieux et triste, celui pour qui elle a tout quitté. Malade et chétif, son corps est une plume arrachée, qui lentement s’éloigne. Un souffle s’échappe, encore fétide et brûlant, des lèvres craquelées. Il git sous une pauvre couverture rêche.
Zoah connait les remèdes et médecines, les potions et les pommades... Mais ici ! dans ce pays étrange elle ne sait où les trouver. Alors jour après jour Zoah pédale sur sa machine à coudre d’un autre âge et confectionne des vêtements qui couvriront des corps bien portants, gras et indifférents.

Zoah se souvient de l’histoire de ce rameau d’olivier, et malgré son sourire sur son visage sans ride, elle se prend à croire que, tel le serpent assassin, la vie fera regain et lui sourira enfin.
Zoah se love aux côtés de son compagnon endormi, le prend dans ses bras, ferme les yeux. Elle revoit les verts paysages, la douceur des forêts des cajeputiers, leur odeur et l’éclat de leurs feuilles se détachant du tronc blanc, la multitude de ses fleurs aux couleurs variées.
Si seulement elle pouvait en récolter ne serait-ce qu’un dé à coudre de cette huile merveilleuse. Elle en frictionnerait son compagnon, il retrouverait sa vigueur, ses poumons se libèreraient, se muscles se sentiraient plus la douleur...
Epuisée Zoah effleure le front de l’être aimé et lui murmure doucement une chanson de son enfance
« Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t’assoupissais, mon ange ».
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de MCV
MCV · il y a
Que c'est triste...
·
Image de Francine
Francine · il y a
La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Hélas ! Il y a bien assez de miroirs aux alouettes qui brillent autour de nous. Parfois une simple personne croisée et on devine le parcours que l'on croyait dissimulé.
·
Image de MCV
MCV · il y a
Il y en a pour lesquels le long fleuve est vraiment plus difficile que pour les autres
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur