Derrière la fenêtre

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J'aime les livres, les peintres et les sculpteurs. J'adore inventer des histoires, créer des vies à mes personnages, partager pendant le temps de l'écriture leur destin, puis leur lâcher la main  [+]

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Chaque jour en passant dans la rue qui me conduisait à Pôle Emploi, je la voyais derrière sa fenêtre au rideau tiré. Assise dans un fauteuil, elle regardait les passants d’un air grave et lointain. Quand je levais la tête, nos yeux se croisaient et un tendre sourire illuminait son regard. La vie avait laissé des traces sur son visage, le temps avait blanchi ses cheveux et fragilisé son corps, mais une sérénité rassurante l’habitait. Je lui souriais à mon tour et nous échangions un signe de la main. J’aimais ce doux moment partagé et me plaisais à penser qu’elle l’attendait autant que moi. Personne ne semblait jamais lui rendre visite et à cette époque, je vivais dans une grande solitude. Je rêvais souvent de sonner à sa porte ; je lui aurais dit que son sourire ensoleillait mes journées monotones, je l’aurais écoutée me raconter sa vie. Elle ne m’a jamais invitée à entrer et moi, je n’ai jamais osé aller jusqu’à elle.

Un matin d’automne, un matin particulièrement important pour moi – je me rendais à un entretien d’embauche – j’ai comme d’habitude levé les yeux vers sa fenêtre. Le fauteuil était vide et j’ai entrevu son corps allongé sur le sol. Je me suis précipitée dans l’épicerie dont je connaissais le patron pour qu’il appelle les secours. Après une attente insupportable, les pompiers sont arrivés. Je n’ai pu retenir mes larmes quand je l’ai vue allongée sur une civière, les cheveux en désordre et les yeux fermés. « Simple malaise », a murmuré l’épicier en me tapotant l’épaule.

Pendant plusieurs semaines, j’ai scruté le fauteuil. Un jour, les volets se sont clos et l’épicier m’apprit que des hommes étaient venus vider l’appartement. Six mois passèrent ; j’évitais désormais le quartier et le souvenir de son sourire s’effaçait peu à peu. Le matin de sa chute avait signé pour nous deux un nouveau départ ; moi, vers un emploi passionnant qui embellissait ma vie, elle, vers un ailleurs que j’imaginais triste et sans retour.

Puis un matin, l’épicier m’a téléphoné ; elle l’avait appelé de la maison de retraite où elle vivait désormais. Elle en avait laissé l’adresse et espérait un jour recevoir ma visite.

Le lendemain, j’ai acheté un bouquet de fleurs et ai sauté dans le bus qui m’emmenait vers elle. En traversant le parc de la maison de retraite, de loin je l’ai vue, au premier étage d’un haut bâtiment, derrière une fenêtre au rideau ouvert. Elle a tourné la tête vers moi, nos regards se sont croisés et un doux sourire a illuminé son visage.

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Ombrage lafanelle · il y a
Les rencontres quotidiennes qui prennent une dimension particulière. Au départ ça semble anodin et puis l'habitude devient presque vitale

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