Dernières éco-volontés

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Boulimique de lecture dès que j'ai su décrypter mes premiers mots...la science fiction avait mes faveurs à l'adolescence ! En écriture, j'ai retrouvé mes premiers amours : j'adore mettre en  [+]

Image de Automne 19

— Dis donc Yolande, qu’est-ce que tu écris ?
— Ce sont mes dernières volontés, Amandine.
— Ah, ton testament ?
— Non, plutôt ce que je souhaite que l’on fasse de mon corps lorsque je serai morte.
— Ah la bonne blague, on t’enterrera comme tout le monde, et puis voilà, plus personne ne pensera à toi !
— Détrompe-toi, Amandine, je connais de nombreuses manières d’inhumer, selon les époques et les cultures, mais moi, qui ai milité depuis quarante ans chez les verts, je veux des obsèques éco-lo-giques.
— Écologiques, qu’est-ce que c’est des obsèques écologiques ?
Yolande leva ses beaux yeux bleu délavé au plafond et laissa échapper entre ses fines lèvres marquées d’un trait de rouge inégal un long et sonore soupir.
— Si tu le prends comme ça, au revoir !
Amandine opéra un demi-tour contrôlé avec son fauteuil roulant et se dirigea vers l’Agora d’où provenaient quelques notes échappées d’une rengaine des années trente.
— J’ai passé l’âge de me faire rembarrer comme une gamine, je préfère encore aller chanter avec la bande de demeurés de cette maison de retraite. C’est écologique, le chant, non ?
Les derniers mots avaient fusé dans les aigus ; une autre résidente qui traînait ses chaussons sur le lino du couloir entra dans la pièce, les cheveux ébouriffés et l’oeil vif, attirée par la dispute naissante.
— Ne le prends pas mal, Amandine. Je suis découragée de constater que tout le monde s’en fout ! Il y a des décennies que des solutions existent, mais on continue à utiliser des produits chimiques pour conserver les corps ou à utiliser quantité d’énergie pour les crémations...
— Tout le monde s’en fout, c’est la crème qui m’a fait mal à l’estomac : on cherche à m’empoisonner ici. Si, si, il faut m’aider. J’ai vu...
— Ah, tais-toi, Mathilde, tu délires !
Yolande entoura de ses bras maigres le clavier de l’ordinateur afin d’empêcher l’échevelée d’y accéder. Amandine, qui avait rebroussé chemin, s’interposa entre les deux femmes. Mathilde recula dans un coin du local multimédia en continuant à réciter entre son dentier branlant son chapelet de litanies.
— Regarde, Amandine : il existe bien des méthodes plus respectueuses de l’environnement.
Yolande avait tapé sur le clavier quelques mots-clés et montrait les résultats à sa copine.
— Humusation, liquéfaction, cercueil en carton, lisait Amandine en suivant du doigt sur l’écran.
— C’est des blagues ?
— Non, c’est très sérieux.
Yolande montrait une machine conçue pour liquéfier les corps dans un bain de soude. Cela ressemblait un peu à un tube de torpille, sauf que le corps n’était pas éjecté, mais dissout.
— Comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau... et ça ne pollue pas l’eau ?
— Tu as raison, Amandine, ce n’est pas si bien car l’eau est une ressource précieuse !
Yolande se grattait la tête, perplexe, en lisant le boniment publicitaire du site vantant cette méthode. Puis elle passa aux cercueils en carton.
— Ils ont l’air aussi beaux que des cercueils en bois, remarqua Amandine qui avait réajusté ses lunettes. Et en plus, moins lourds et moins chers. Regarde, on peut même l’acheter en kit et le monter soi-même ! Ça va plaire à ta famille.
— Ah, tu crois ? Moi qui voulais les emmerder ! Dommage, oublions les cercueils en carton.
— Tu peux les emmerder de bien d’autres façons : tu peux exiger qu’ils n’utilisent qu’un moyen de transport propre pour venir à ton inhumation, ni voiture ni avion. Et puis, qu’ils ne portent que du coton biologique, qu’ils mangent végan, et surtout pas de fleurs importées du Kenya,
mais uniquement des fleurs locales de saison.
— Tu as raison, je vais ajouter ces conditions, je vais bien m’amuser !
Les deux femmes s’esclaffèrent. Mathilde, qui tournait en rond, s’arrêta net :
— Vous n’avez pas le droit ! C’est indigne, appelez la police !
Et elle fila vers l’Agora, ses yeux vides et fixes braqués sur quelque hallucination générée par son cerveau malade.
— La malheureuse, chuchota Yolande, c’est moche...
Elles restèrent pensives quelques secondes, puis retournèrent à leurs recherches.
— L’humusation, c’est dégoûtant ! s’exclama Amandine.
— Je ne trouve pas. Au contraire, c’est ce qu’il y a de plus naturel.
— Quand même, être traité comme du vulgaire compost...
— C’est épatant ! Tu finis en engrais qui redonne la vie à un arbre : c’est mille fois mieux que de finir dans un caveau en béton surmonté d’une hideuse pierre tombale en marbre. Et si tu choisis bien ton arbre, tu peux enquiquiner tes descendants pendant des générations...
— Vu comme ça...
Yolande, enthousiasmée, remplissait le formulaire d’inscription.
— As-tu remarqué que l’humusation n’est pas autorisée en France ?
— Pas encore... cela viendra. De toute manière, je n’ai pas l’intention de donner satisfaction à mes chers enfants si vite ! répondit Yolande en faisant un clin d’oeil à sa copine.
— Allez, je t’inscris aussi. Quel arbre choisis-tu ?

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