Dernière fournée

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- « C'est un bien unique monsieur, un atelier de potier en parfait état, le dernier propriétaire a exposé à Paris et à Genève. Tout le monde connait l’adresse dans la région, votre réputation ne serait pas à faire. Saviez vous que la céramique était le premier art de maitrise du feu ? »

Le discours du vendeur immobilier est parfaitement rodé, répété inlassablement aux jeunes artisans indépendants, aux moins jeunes en reconversions aux plus vieux qui se tuent d'ennuis à la retraite, aux conjoints sans activités et autres artistes auto-proclamés. Qu’importe que les habitants du village voisin, le prennent pour un étranger débutant à bizuter, il connait son métier.

Tout d’abord il vante le magnifique décor qui entoure les lieux. Un fond de vallée avec la forêt pour seul voisinage et les montagnes pour seul horizon. Dans l’ombre des sommets la température est un délice malgré l’été bien installée, difficile de soupçonner que ce plaisir est un piège qui se métamorphose en glacière dès les premiers jours d’automnes jusqu’aux dernières nuits printanières. Avec un tel décor, insiste-t-il, la créativité ne peut-être qu’au rendez-vous. Il précise en passant la présence d’un petit village à quelques kilomètres pour les premières commodités. Dans sa bouche ce détail est rapidement éclipsé, mieux vaut éviter que son client ne se fasse repéré par les locaux.

Confiant, il amène son visiteur vers une porte de bois basse et desséchée qui donne dans un petit espace boutique. Souriant de ses dents éclatantes il propose astucieusement un rafraichissement avant que l’homme se rend compte que l’air à l’intérieur. L’irritation en gestation dans leur gorge est noyée dans un alcool fort alors que leurs battements de cœur s’accélèrent.
La luminosité du jour et la lumière agressive de l’ampoule se démultiplient sur le verni reluisant des petites pièces de poterie exposées.
Lors de sa première visite avec la clientèle, il n’avait pas prêté attention aux céramiques présentes dans la vitrine, une erreur de débutant. Il s’agissait alors de poteries noires, saturées en carbone, d’une rare complexité qui démontraient toute la maîtrise de l’artisan. Elles étaient trop édifiantes, trop sombres, depuis il les avait remplacées par des pièces chatoyantes et chaleureuses achetées en solde dans une boutique de décoration. Il ne fallait pas décourager le potentiel client, au contraire il voulait échauffer son imagination en flattant ses compétences, réelles ou non. De toute façon, il préférait ne pas dévoiler la signature de l’ancien propriétaire, malgré ses efforts les rumeurs liées au nom finissait toujours par remonter des abymes d’internet. On n’est jamais trop prudent.

Quand arrive la partie délicate de la visite, il est prêt à utiliser toute sa capacité de persuasion, toute son éloquence, pour transformer le taudis qui sert de lieu de vie en un petit studio au charme désuet évident. Pour arriver à ses fins, il sue, s’agite, pour permettre à l’acheteur de visualiser la magnifique cuisine américaine à la place de l’ancienne cuisinières marquée de façon indélébile par les moisissures. Il module sa voix, ne ménage aucun effort pour métamorphoser la mauvaise exposition en avantage contre la canicule, contre le réchauffement climatique. Quant à la tâche sombre qui s’étend au centre du parquet, il en plaisante, un bon feu en hiver et un bon artisan et vous aurez un magnifique sol en pierre volcanique. La séduction opère peu à peu, une flamme de convoitise nait dans l’œil de son client, ses lèvres esquissent un sourire qui brule de convoitise. Quoi d’étonnant, il était un expert dans l’art du maquillage, du déguisement, de la diversion. Sous ses mots la pauvreté des lieux devenait un argument de vente.

Quand tout le corps de son client commence à dévoiler de l’excitation, il traverse la pièce pour ouvrir la porte de l’atelier. La netteté de l’endroit dénote à côté de la négligence des autres pièces. Il ne faisait aucun doute que quelqu’un avait méticuleusement nettoyé chaque coin de la pièce pour faire disparaitre la moindre trace de salissure, la moindre preuve de désordre. Cet espace reluisant crée une étrange impression, comme si son propriétaire venait juste de sortir précipitamment. Les lames des couteaux luisent, les fils de fers sont prêt à trancher la matière à tout moment, en face du tour les pinceaux se tiennent raides et droits à côté d'un pot de barbotine où un rouge puissant était figé dans une éternelle fraicheur. A ce moment tous les clients, amateurs ou connaisseurs, brulaient d’envie de s’assoir sur le tabouret de l’atelier, se faire des cloques sur les doigts et se bruler la paume des mains sur le tour.

C’est à ce moment, où le visiteur est conquis qu’il lui présente enfin le four, juste à l’extérieur de l’atelier. Sous le soleil de midi il ne projette aucune ombre, semblant attirer à lui tous les rayons du soleil, obligeant les visiteurs à détourner les yeux. Sa voix devient alors profonde : « C’est un vrai four de potier, fabriqué il y a plus de soixante ans par des maîtres potiers pour l’installation de l’un de leur apprenti. Si vous creusez aux abords nuls doute que vous découvrirez des cadavres de céramiques cassées à la sortie du four ». Mais il fait trop chaud pour que son client se salisse les mains à remuer la terre, alors il continue sur les détails techniques, juste assez pour assommer la raison de son client, pas son envie. Dans le silence, sa voix semblait trop puissante « Chaque pièce de ce four a été assemblée afin de ne laisser aucun échappatoire à la chaleur, imaginez un four capable de chauffer constamment pendant plusieurs jours à plus de 1300 degrés. Saviez-vous que l’endroit le plus chaud du four était appelé l’enfer ? La dernière fois qu’il a fonctionné il a fallu attendre près de trois jours pour qu’il soit entièrement refroidis ». Là il donne le coup final, il attire l’œil de son client sur une phrase gravée sur le four « Ici, brûle ma passion ». Pendant encore quelque minute du plus grand inconfort pour son client, il décrit l’intérêt du four sans jamais pourtant en ouvrir la porte. Puis quand leurs chemises commencent à dégouliner à vue il le libère de son emprise, partiellement et temporairement, le temps de préparer les papiers de la vente. A ce moment son client rêve tellement de fraicheur qu’il ne questionne pas l’adresse du restaurant qu’il lui indique, à l’extérieur du village. De cette manière, il n’entendra jamais parler du dernier propriétaire, un potier original, peut-être un peu fou ou bien juste solitaire, il n’avait personne pour lui succéder à ce qu’on disait. Un jour la boulangère s’étonnant de son absence et de l’absence de fumée avait découvert l’atelier vide, dans les cendres blanches ils y avaient des morceaux d’une dernière fournée et des morceaux éclatés comme si leurs moelle bouillante les avait fait exploser. Dans le village la rumeur courrait de lèvre en lèvre, hasard, coïncidence, fièvre, insolation, folie qui sait ? Personne ne s’était attardé sur l’intérieur de la porte du four et l’étrange marque, comme une empreinte de main fondue sur le métal.
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