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Dernier souffle

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Patrick Barbier

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Il y a eu une époque où l’on pouvait entendre des tirs, des explosions.
De jour comme de nuit.
Cela m’a permis de noter la fréquence des patrouilles de drones. Là aussi des progrès ont été faits. Je ne sais pas par qui. Peut-être par les machines elles-mêmes, en un plan à la Terminator. Je suis assez vieux pour avoir ce genre de référence. Et ces progrès dont j’ai pu être le témoin : précision des tirs, rapidité des robots volants, infrarouges, détecteurs de mouvement, de chaleur, m’ont été confirmés par l’éradication systématique des survivants dans les ruines de ce qui autrefois était une ville de taille moyenne.

Jusqu’à preuve du contraire, je suis désormais seul.

C’est peut-être parce que j’ai eu la chance de trouver un abri souterrain et bétonné à l’abri des scanners des oiseaux de métal que je suis encore là. Trois heures... c’est le laps de temps entre deux patrouilles. Des humains auraient sans doute changé les fréquences de survols et de surveillances mais toutes mes escapades entre deux vols de tueurs automates n’ont fait que vérifier ma théorie. Jusqu’à ce qu’ils deviennent plus malins. Ce jour-là, j’en serai le premier averti. Avec une rafale de mitrailleuse ou une roquette.
En attendant, je poursuis mes ravitaillements et ma collecte d’objets utiles à ma survie au quotidien.
Cela fait plusieurs semaines que les armes automatiques se sont tues et que je ne tombe plus sur des cadavres récents lors de mes recherches. Je procède rue par rue, quartiers par quartiers, en cercles concentriques afin d’avoir un délai raisonnable pour rejoindre mon refuge.

Comme d’habitude tout est gris et silencieux. Je n’ai dans les oreilles que le bruit de mes pas dans la poussière. Je marche au ras des murs d’immeubles, en évitant ou en escaladant les blocs de béton crevant les rues et arrachés aux façades par les bombardements. Prêt à me jeter dans les entrées béantes des bâtiments. J’ai repéré au cours d’une précédente exploration, un petit supermarché que je n’ai pas encore « visité ». Il est là-bas, à l’autre extrémité de la placette. Je dois faire le tour de celle-ci, il reste des caméras fixées en hauteur, à l’angle de quelques édifices. J’ai décidé une bonne fois pour toutes qu’elles sont actives. A tout prendre, cela m’évitera les mauvaises surprises. Il y a un quai de déchargement au fond de la petite rue qui s’ouvre à moi. La porte battante en métal ne résiste pas longtemps à mon pied de biche.

Un couloir se perd dans l’obscurité. Le faisceau de ma lampe troue les ténèbres. De chaque côté, des bureaux. Au bout, un escalier. L’intersection à laquelle j’arrive mène à gauche à une porte où il est marqué « Vestiaires ». A droite, une autre porte coupe-feu que je pousse. Le magasin. C’est alors que j’entends un son auquel j’ai du mal à croire. Je suis entre le rayon surgelés et celui des fruits et légumes, les deux s’étant transformés en un magma putride. J’avance doucement. Ce sont les pleurs d’un bébé. Impossible ! Ma main tenant la lampe, tremble nerveusement. De l’autre je brandis le pied de biche, les doigts crispés sur le métal. Je passe deux gondoles de conserves. Il est là, couché sur le dos et contre le ventre de sa mère allongée en chien de fusil. Je m’approche prudemment. Les yeux fixes et grands ouverts de la femme reflètent la lumière de ma torche. Elle est morte. Aucune blessure visible. Putain ! Je fais quoi, maintenant ?

Sans plus réfléchir et m’attendant d’un moment à l’autre à essuyer des tirs d’armes à feu, je prends le bébé dans mes bras et cours vers la sortie. Jamais le retour vers mon refuge ne m’a paru si long. Je m’oblige pourtant à appliquer mes automatismes de prudence. J’y suis enfin... j’avale les niveaux du parking souterrain et j’arrive devant la voiture qui me sert à camoufler la trappe qui mène à mon abri. Je pousse le véhicule, ouvre le panneau et descends les marches...

Je couche l’enfant sur mon lit de camp. Je le recouvre avec la couverture. Il me suit des yeux, il a cessé de pleurer. Je chatouille sa toute petite paume. Il agrippe mon doigt. J’ai de l’eau, du lait en poudre, j’espère qu’il est assez grand pour supporter ce régime. Il faut que je bricole une tétine. Machinalement je jette un œil à ma montre. 10h58. Les yeux du bambin brillent et ses paupières ont du mal à tenir ouvertes. Je m’allonge près de lui et pose ma main sur son ventre. Je chantonne doucement la berceuse de mon enfance. Celle que me chantait mon père pour m’endormir. Au moment où il renonce à rester éveillé, un petit halo rouge se met à clignoter sous sa peau. A la base de son cou.

Rapport T25X00138-TERM1474 – Pour Archivage/Cloud

[10h21 AM - L’Appât a été trouvé et emmené - Déplacement selon un vecteur SSE – Suivi en alt. par DRone12A23 et DRone34G88 - 10h48 positionnement stationnaire - Lat. : 48.8919/Long. : 7.5427 – Probable abri humain – 10 min. : délai pour réunir d’autres éventuels survivants venus accueillir l’Appât – 11h00 Activation micro-puce explosive – 11h02 Rapport DRones stationnaires : Explosion enregistrée – Taux de mortalité dans un rayon de neuf mètres : 100 %]

Avant que tout ne se transforme en chaleur et lumière, je prends le petit bout entre mes bras, le serre contre ma poitrine et je chuchote comme pour ne pas provoquer le destin même si je sais depuis longtemps que la fatalité est devenue la fidèle et ultime compagne de l’humanité : « Non... S’il vous plaît... Pas le bébé. »


« C'est ainsi que finit le monde, pas sur une explosion mais dans un murmure »
(T. S. Eliot)
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Valérie Labrune · il y a
On se demande, une fois le cadre posé, où va nous amener ce récit post-apocalyptique. Même si l'on anticipe que quelque chose se trame, l'intrigue nous emporte d'une seule traite. J'ai été sensible en particulier au choix d'une fin annoncée avec un temps d'avance au lecteur via le message explicitant le piège et au fait de clôturer sur le geste d'humanité du narrateur car la menace comme cet acte viennent arrimer l'empathie du lecteur avec beaucoup plus de puissance que ne l'aurait fait une description fouillée de l'état psychologique du personnage. En résumé, Patrick, la trame narrative, le propos et le style m'ont charmée. Bravo !
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Patrick Barbier · il y a
Merci pour ce commentaire Valérie. C'est cette phrase de T. S. Eliot qui a amené tout le reste.
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Valérie Labrune · il y a
J'aime beaucoup que ça finisse sur la source d'inspiration, dans un dernier souffle solennel.
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Fred Panassac · il y a
Horrible et hélas vraisemblable...à l'origine des drones et des appâts, des humains animés par le mal.
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Michel Dréan · il y a
Très, très bonne chute, c'est moi qui te le dis.
C'est ce que l'on appelle le Baby Boum non ?

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Maud Garnier · il y a
Mais non......... encore...... bon je dirais rien pour cette fois..... bravo on suis ton héros jusqu'à la fin... terrible....ça me rappelle je sais plus quel film ou des humains se carapatent d'un abri à un autre sur une planète gouvernée par les machines, et ou de "faux enfants" en fait des armes, tentent les rares humains présents pour les exploser... mais c'est pas des "vrais" enfants.... malheureusement on sait que la réalité est pire que la fiction....
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Eponine52 · il y a
J'en frissonne encore ! Quel récit apocalyptique ! Il émane de tes mots une atmosphère glauque ! Au final c'est l'humanité du survivant qui l'a perdu, preuve que cette fois tout est foutu, la machine a dépassé la capacité à penser de l'homme et est victorieuse puisqu'elle a réussi à le piéger ! C'est un récit très profond et très évocateur car au final on en est pas loin, au train où vont les choses ! La conclusion s'impose d'elle-même CHAPEAU A RAS DE TERRE pour ton histoire géniale qui est aussi une belle leçon à méditer ! Merciii et douce fin de journée loin de ce monde robotisé ! à bientôt !!
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André Page · il y a
Gloups, quand il est trop tard il est trop tard... et la seconde ultime plongea dans le passé... merci Patrick pour cette palpitante histoire.
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M. Iraje · il y a
Atroce, après un moment d'apparente douceur.
(et si tu souhaites passer au saloon, je t'y invite. C'est ma tournée. Mais je crains que tu n'aimes guère les sollicitations ... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-du-precheur)

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Zutalor! · il y a
La vache ! Je veux dire, Le bébé ! Je veux dire, la saloperie totale...
Je veux dire enfin: encore un texte réussi à thème inattendu !
(Est-ce que c'est toi qui as un Tonton qui s'appelle King ? Pas Kong, hein, King !)
;0)

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