Dernier Regard

il y a
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« Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice. »
René Char



Il regarda l’horizon doré.

Le soleil n’allait pas tarder à se coucher sur son désert. Et il savait, pour les avoir entendus, que des coyotes rôdaient plus bas, à l’affût d’une proie.

Son désert…

Reliefs torturés, acérés, sculptés par le vent et par le temps, plaines de poussière et de roches brûlantes. Sans eau, la vie semblait ne pas pouvoir y prendre racine et pourtant, à qui savait où regarder, elle se dévoilait pleine de force et combative, à l’image de son peuple.

Avec la patience de la Lune, cet endroit a priori inhospitalier les avait doucement façonnés au fil des innombrables saisons. Lui, sa famille et toutes les générations qui les avaient précédés. Il en était un fils, fier, mais prudent et n’oubliait jamais d’honorer ses ancêtres et leur profonde sagesse. Ils l’accompagnaient dans les moindres gestes du quotidien et dans sa tête résonnaient continuellement les chants traditionnels de sa tribu. Les chants de Vie, de Célébration et de Mort. Ici, il avait appris à voir au-delà des apparences et comprendre ce que seul le cœur peut percevoir.

Succombant à l’envie qui le tenaillait du fond de ses entrailles, il se mit d’abord à fredonner, puis chantonna de plus en plus fort comme il avait appris à le faire depuis sa plus tendre enfance. Il appela tous les Esprits de la nature autour de lui à venir le rejoindre pour partager cet instant fugitif, fragment d’éternité. Et tandis qu’il éclatait de rire, la vallée répondit, faisant écho à ces étincelles de vie qui s’échappaient de lui.

Ici, au sommet de cette crête, il était en paix avec l’Univers, il était en paix avec lui-même.

Ce matin au réveil, après avoir quitté sa couche et le corps chaud de sa douce compagne, il était sorti dans la fraîcheur de l’aube. Il se tenait debout devant l’entrée de son hogan, torse nu et les bras en croix pour accueillir les premières lueurs du soleil. Tandis que l’astre réchauffait sa peau cuivrée, il avait prononcé les mots rituels : « Ya’aa’tey ! », comme tant des siens avant lui. Prenant conscience que quelqu’un le regardait, il s’aperçut que son père se tenait non loin, assis en tailleur près d’un feu mourant. Chamane-chanteur de leur tribu, celui-ci avait veillé, du crépuscule jusqu’à l’aurore, pour écouter les messages subtils de leurs dieux. D’un geste ample de la main, il fit signe à son fils de s’approcher pour partager la pipe et quelques galettes de maïs qui finissaient de cuire sur les pierres du foyer. Ils évoquèrent ensemble, non sans étouffer quelques rires, les rêves du jeune homme et les nombreux mystères de la vie. Tandis que l’auteur de ses jours dardait son regard pétillant de vieux sage sur lui, il put y lire un mélange confondant d’amour et de fierté.

Plus tard dans la matinée, après avoir serré sa jeune épouse contre lui et embrassé le front de son premier-né, il était parti à la chasse, seul. La conversation qu’il avait eue avec son père lui avait laissé un sentiment étrange ancré au plus profond de son être. Ni peur ni regret, une intuition… Juste la certitude que quelque chose d’important allait se passer et que quoi qu’il advienne, cela serait parfait.

Il ne s’était pas trompé.

Au cours de la journée, il avait surpris des hommes blancs sur le Sol Sacré. Ceux-ci l’avaient souillé sans vergogne, profané en quête de ces froides pierres jaunes qui n’ont pour seule qualité que de briller dans la lumière.
Seulement armé de son tomahawk et d’un coutelas, il avait alors profité de l’effet de surprise pour les affronter, la rage au cœur. Une belle bataille, un bel échange aussi. En plus d’avoir réparé l’outrage, il en avait rapporté trois scalps.

Le soleil était en train de mourir, teintant de pourpre toute la région.

Il regarda la blessure profonde sur son flanc, le sang n’avait pas cessé de couler depuis qu’il avait gravi la pente rocheuse surplombant la combe. Et la flaque au sol s’était élargie, formant désormais de minces filets qui entraînaient, lentement et inexorablement, sa vie au loin… Les visages pâles étaient faibles, mais pas les bâtons de feu qu’ils appellent « fusils ». Sentant que sa fin était proche, il avait compris à regret qu’il n’aurait jamais le temps de revenir chez lui. Résolu, il avait cherché le point le plus élevé pour jeter un dernier regard à tout ce qu’il avait connu durant cette brève existence.

Une brise légère se leva tout autour de lui, caressant son visage et ses cheveux.

C’était vraiment un bon jour pour mourir.
Et c’était une bonne mort aussi.

Doucement, bercé par la mélodie du vent, ses yeux se fermèrent, laissant ainsi s’échapper une dernière larme. Non de tristesse, mais de joie, celle d’avoir vécu dans l’Harmonie. Il ne quittait pas vraiment ce monde. Il partait juste retrouver tous ceux qui l’attendaient déjà par-delà le voile de la nuit.

Au loin, un aigle cria…

Rendant son dernier souffle, il put enfin laisser son esprit s’élancer vers les cieux.

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Randolph · il y a
Quand on cite René Char.
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Randolph · il y a
Là encore, je vois l'excellence. Une quête. J'ai apprécié "la patience de la lune ",entre autres. ..
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Françoise Desvigne · il y a
Très beau récit, bien raconté !
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Camille Berry · il y a
C'est un beau texte à l'atmosphère prenante...
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Julien1965 · il y a
Joli texte que je découvre ce matin. Un retour vers la nature, hors de la civilisation occidentale...
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Paul Jomon · il y a
Une appropriation forte d'une certaine idée de la spiritualité, contemplative et naturaliste. Le paysage immémorial, intemporel est tout, le cycle de la vie s'y déroule et en accepte les variations et la sentence.
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Line Chatau · il y a
Un beau texte plein de sagesse, une belle écriture et une philosophie de la vie admirable!
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GERARD PERTUSA · il y a
Un beau texte profond, sur les vraies valeurs et les faux "trésors". Les "visages pâles" n'ont pas de quoi être fiers d'eux !
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jc jr · il y a
Belle philosophie dans ce texte avec ce lien très fort aux ancêtres, que l'on retrouve jusque dans une mort acceptée par la satisfaction d'avoir bien vécu. JC
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Eva Dayer · il y a
Un beau récit, une écriture fluide qui va à l'essentiel.

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