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Départ

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Le bus qui me transporte est bondé. J'ai du poser ma petite valise sous mon siège et malgré l'air chaud qui s'échappe d'une grille prés de mon voisin, j'ai froid.
J'essaie de ne pas regarder autour de moi mais je finis par chercher inconsciemment une interaction.
Les autres sont tous le nez plongé dans leur livre ou pianotent sur leur téléphone.
Mon cerveau en alerte ne veut pas que je lise et mon portable est au fond d'une poubelle. Mon voisin côté fenêtre s'est appuyé joue contre la vitre, yeux fermés.
Et là je croise le regard le plus envoûtant qu'il m'ait été donné de voir. Un iris sombre d'où pulse une lueur qui m'attire.
Ah si je n'étais pas dans cette fuite éperdue vers l'aube !
Mais mon cœur, ce petit organe blessé, que je croyais en veille, lui se met à battre frénétiquement.
J'essaie de battre en retraite face à ce regard.
Je regarde mes mains, mes ongles dont le vernis argenté est écaillé ; je ne relèverai pas ma manche pour ne pas voir mes constellations bleutées.
Certaines sont la reproductions exactes de ses phalanges. Ma monstrueuse galaxie restera inachevée. Voilà ce que je m'étais dit ce matin devant mon grand miroir. L'automate s'était arrêtée en constatant l'étendue de mes tâches.
« C'est de ma faute » j'avais pensé « je suis mauvaise »
Puis tout de suite après « si je reste encore je vais mourir, j'ai déjà commencé à mourir tout doucement mais bientôt ça sera irréversible »
D'où j'avais puisé le force de claquer la porte, de courir vers ma liberté et mon destin ? Je n'en sais rien du tout. Je ne peux pas penser à tout cela maintenant. Je dois juste fuir. Fuir vers l'aube qui me sauvera.

Et voilà qu'en plus il me sourit. Un gentil sourire. Ça existe encore. Pas un sourire de prédateur ou un mauvais sourire cynique. Non, un sourire plein de douceur. Il a même une petite fossette sur la joue gauche.
Sans m'en rendre compte je lui ai rendu son sourire. C'est pas non plus un large sourire car ça fait longtemps que ne me suis pas laissée allée et je dois sans doute être rouillée.
Je dois être stupide à penser qu'il me sourit à moi. Je suis éteinte depuis tellement longtemps.
A force de m'en faire arracher j'ai pris l’habitude d'attacher mes cheveux avec une large pince. Ils sont ternes. Mon visage est dénué de maquillage (jamais eu besoin de fond de teint car IL ne m'a jamais frappée si haut).
Pourtant c'est bien moi qu'il semble regarder.
Je n'arrive pas à soutenir son regard. Ça fait tellement bizarre de sentir un regard bienveillant sans avoir peur.
J'ai quand même peur qu'IL surgisse dans ce bus et même si cette peur est irraisonnée elle s'enracine dans mon ventre et tourbillonne en moi.
Il faut que je me sente en sécurité et pour cela il faut que ce bus roule, roule encore en avalant les kilomètres. Même si je suis bercée je ne peux céder au repos. La quiétude est un luxe que j'espère pouvoir atteindre. Dés l'aube...
C'est la pause, le chauffeur a besoin de boire un café et se dégourdir les jambes. Mon voisin ne s'est pas réveillé alors qu'un bon nombre de passagers sont sortis. J'entends leurs conversations et regarde, fascinée la fumée de leurs cigarettes.
Je finis par me lever pour prendre l'air. Il fait quasiment noir maintenant. La nuit va tomber.
Je le vois s'approcher de moi et mon cœur bat plus vite car je me sens terriblement perdue, pas prête et tellement éloignée de toute envie relationnelle.
Il me tend un café et me dit qu'il pense que ça me réchauffera un peu.
Il sait que j'ai froid.
Il se présente un peu ; J'aime son prénom et j'aime la façon dont ses mains sont enfoncées dans ses poches. Je ne peux imaginer ses mains être des poings serrés et rageurs qui cognent.
Même sa voix est douce. Pas de raclements de gorge, signes que ça allait barder pour moi.
Son regard interrogateur me sonde.
Je n'arrive pas à me présenter ; je ne sais plus qui je suis.
Pour lui je suis une femme que peut-être il désire.
Pour moi je suis une survivante, un pantin désarticulé, une marionnette étiolée.
Je dis merci pour le café et je trouve un peu la force de lui sourire. Je pense que mon sourire est un peu triste mais je vois qu'il comprend.
Il finit par me demander où je vais. Je lui réponds que je vais juste loin. Loin vers l'aube.
Il hoche gentiment la tête et j'ai le courage de lui demander à lui aussi sa destination. Il me dit qu'il n'en n'a aucune idée, il avait juste besoin de partir pour redonner un sens à sa vie.
-moi aussi, je lui dis dans un souffle tellement cela m'a échappé.
Il rit doucement et me voyant frissonner enlève sa veste et la pose sur mes épaules.
Peut-être est-ce le café, la fatigue ou juste ce geste banal pour me réchauffer mais sans que je la sente arriver une larme a coulé et roulé le long de ma joue.
-Vous y arriverez me dit-il, ça se voit dans vos yeux, vous êtes une battante !
Il faut repartir et sans même nous consulter nous nous asseyons côte à côte. Sa main se pose doucement sur la mienne. Nous passons la nuit à parler de nos vies, de nos espoirs. Épaules contre épaules, bercés par le bus cahin caha, la chaleur de nos mains unies.
Je comprends que l'Amour est une goutte d'eau qui ne cesse de s'étendre pour devenir fleuve, mer, océan. Qu'après la souffrance il peut toujours y avoir de l'espoir.
J'attends l'aube alors que ma peur semble s’atténuer et que grandit en moi un autre sentiment. Je suis impatiente que la jour se lève car j'ai hâte de recommencer ma vie.

J'ouvre les yeux, étonnée de m'être assoupie. Le siège à côté de moi est vide. Ai-je rêvé cette rencontre ?
Dans ma main, plié en quatre, un petit papier. Mon cœur s'emballe à nouveau. C'est lui.
A l'aube de votre nouvelle vie vous êtes plus forte que jamais. Et lorsque vous aurez le sentiment, très bientôt je l'espère, d'être devenue celle que vous aviez toujours eu envie d'être, appelez moi. Je n'aurai de cesse de penser à votre regard en attendant....
Je regarde par la fenêtre l'aube se lever doucement au dehors. Et je souris.

PRIX

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Alphonse Dumoulin · il y a
La compétition est-elle encore ouverte ? Bah, qu'importe ! Pas besoin d'enjeu pour voter. N'est-ce pas ?
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Setsuna Fseiei · il y a
Superbe récit très bien écrit :-)
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Alixone · il y a
J'ai voté pour votre récit, poignant il est vrai. Une belle découverte sur votre page.
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Steph59123 · il y a
Je me suis imaginer la scène dans ma tête à fur et à mesure qu'une chose à dire wouah !!!!
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Sabrina Guerreiro · il y a
Merci!!!!
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Maour · il y a
Je vous soutiens pour le prix ;)
J'espère que vous aimerez aussi mon poème :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
Amitiés

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Lili · il y a
C’est dans le train train quotidien que se jouent les plus belles rencontres ! A voté !
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Christian Guillerme · il y a
Bravo Sabrina, c'est vraiment touchant cette histoire ! Très bien raconté, et plein d'espoir au final ! La galaxie des ses phalanges...très bien trouvé !! Mes voix au max !
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Jean Calbrix · il y a
Un drame fort bien raconté et une petite lueur d'espoir au bout ! Bravo, Sabriba, d'avoir abordé si pudiquement ce problème des femmes battues ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet sur le destin tragique de Mumba : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Sabrina Guerreiro · il y a
merci!
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Sabrina ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Ahlalatoialors · il y a
bonjour, c'est triste et en même temps porteur d'espoir, et c'est ça qu'il faut retenir de cette aube là.
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Sabrina Guerreiro · il y a
merci!
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Topscher Nelly · il y a
Un très joli texte. Il y a comme cela des rencontres étranges qui peuvent changer un vie.
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Sabrina Guerreiro · il y a
tout à fait!! merci!!!
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