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Départ

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Fionavanessa

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Ca commence sur l'océan. Je suis dans ma coquille de noix, je roule, je tangue à chaque respiration. Quand j'arriverai, je serai fourbue, mais j'emporterai encore avec moi mon propre roulis intérieur, appris pendant le voyage, et ça tanguera encore longtemps en moi, même le soir, allongée immobile sur les draps.


Je poursuivrai ce rêve, que je fais depuis l'enfance, être à bord d'une péniche pour toute habitation, et de ses fenêtres couleur vitrail, voir passer les jours et les paysages. Ici les vagues chuchotent leurs secrets aux arbres plantés en ligne droite sur le chemin de halage, leur feuillage crépite, un chien jappe sur le pont au-dessus du stock de charbon, je suis dans le monde du dessous, qui sent la brioche, la lampe à pétrole et le vieux cuir de la banquette.


En vraie saltimbanque, quand le voyage s'arrête, quand j'amarre ma péniche, c'est pour monter sur d'autres planches, admirer une autre mer, celle des visages qui assistent au spectacle et applaudissent, celle dont la respiration vire, du clapotis condescendant à l'enthousiasme déchaîné des tempêtes qui emporte les spectateurs dans la houle.


Entre les quartiers de la ville, l'autobus secoue les lignes de mon texte badigeonné de surligneur orange, étalées sur mes genoux. Les cahots, l'appel de la vitre fraîche ont raison de moi et je m'endors, bien calfeutrée dans mes alexandrins. Chaque fois que j'ouvre un œil, les rectangles magiques des vitres proposent un nouveau cadre à ma méditation vagabonde, qui un jardin ourlé de givre, qui un ciel zébré de mauve, au-dessus des enseignes lumineuses, qui une station service déserte au milieu des platanes et des enfants désoeuvrés.


Je fais depuis si longtemps le tour de France et de Navarre que les semelles de mes chaussons de scène seront devenues si fines que je sentirai la moindre aspérité des parquets des théâtres, si je n'ai pas le bonheur de rester cloué à mon fauteuil de scène pour mourir comme l'illustre Jean-Baptiste, ma péniche sera mon cercueil, je flotterai un temps à la surface entre deux mondes, et quand toutes les escales se confondront, je saurai qu'il est temps d'en découdre avec élégance.


Qui a dit que les vieux clowns sont tristes ? Ils sont vieux, ils sont las, ils connaissent toutes les ficelles, et s'ils ont ri, gambadé, hurlé à la mort, ils ne s'en rappellent que trop, car la mémoire des clowns est infernale, et un sourcil qui se lève chez un clown, c'est un roman qui se dénoue, une ponctuation finale à leur vie saturée d'impressions. Ils ont agonisé tant de fois des mille malheurs qui déclenchaient l'hilarité de tous. Un tressaillement chez un vieux clown, c'est une saga, un geste de la main, une déclaration d'amour. Mais il faut deviner ce qui se cache sous l'ellipse de leur regard énigmatique et tendre. Affûter notre regard à sa précision chirurgicale.


Ils parlent peu, préfèrent jouer avec les objets, vivent dans l'immédiateté. Leur apparente simplicité n'est pas bonhomme mais inquiétude tue. Le moindre objet peut se rebeller contre eux, le moindre toussotement du public devient une bataille à livrer et vous ferez les frais de leur humeur massacrante. Une oeillade et ils sont sur vos genoux. A moins que le son d'un baiser ne les terrasse et ils courent se réfugier sous le tapis. Ils seront les siamois de ce qu'ils aiment ; pour vous parler de leur poisson rouge, ils auront la bulle aux lèvres, les nageoires au bout des doigts. Ils feront écho à leur partenaire, corps avec la musique. Là où j'hésite, ils tranchent. D'un sourcil de juste. Ils seront royaux sur un balai, ils déboulonneront le roi, ou le spectateur, en deux temps trois mouvements.


Je finirai mon salut minimal et ciselé, et laisserai mes souliers vides, mon nez de mousse choir gentiment, au soir de mon dernier voyage, je fermerai les yeux sans regret, me remémorant mon art éphémère, autant que la vie même.

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Fionavanessa · il y a
Merci du bon accueil que vous faites à mon texte, dont le sujet m'est cher.
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Bruno Teyrac · il y a
Quelle belle écriture ! J'ai beaucoup aimé ce voyage dans une coquille de noix, la métaphore marine pour parler du public, cette passion pour la scène qui imprègne tout ce texte, celle du vieux clown pour parler de l'acteur chevronné. Très beau texte, plein de poésie. Congratulations !
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