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Déni

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Akiff

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Je sortais du travail ce jour-là, et je reçus un appel. L’un des appels les plus marquants de ma vie.
- Allô ? Monsieur ----
La voix paniquée avait du mal à se faire entendre à cause du réseau.
- Allô ? Vous ----- dez ? Votre femme ! ---
- Oui ! Qu’est-ce qui se passe avec ma femme ?
- Votre femme ! ---- bâtiment ----
- Je vous entends pas ! Qu’est-ce qui se passe avec ma femme ?
- Bâtiment ----- rue du ----- je vous envoie l’adresse !
Il raccrocha. J’étais en totale incompréhension, quand je reçus un SMS contenant une adresse, seulement une adresse. Étrange. J’essayais d’appeler ma femme sur son portable.
- Vous êtes bien sur le répondeur du 06 ---
Encore ce foutu réseau. Cette histoire commençait à m’inquiéter un peu. Je montais dans ma voiture, et rentrais l’adresse dans le GPS. L’écran pointait vers une zone hors de la ville, et je me décidai à y aller.

En route, j’essayais de la rappeler plusieurs fois, sans succès. L’angoisse montait, au fond de mes tripes ; je la sentais. J’étais quelqu’un de naturellement stressé, un cadeau que mes parents m’avaient légué après des années d’une enfance entre cris et tension, le tout saupoudré d’une peur panique : celle de déclencher la colère de mon père. Je réussissais pourtant à la contenir, cette angoisse. Elle restait tapie, au fond de mon estomac, et j’avais réussi au fil des années à me parer d’une armure intérieure pour ne pas qu’elle me ronge et me consume. J’allumai la radio.
- Une fusillade a été commise par un adolescent --
Je changeai immédiatement, pas d’humeur pour ça. Je préférais encore la publicité sur d’autres stations.

- Maman, est-ce que tu m’achètes la nouvelle mitraillette X-3000 ?
- Non, mon chéri, on a déjà trop dépensé...
- Mais s’il te plaît ! Il ne coûte que 24,99 euros ! Allez !
- Je ne sais pas mon cœur, je...
- S’il te plaît ! S’il te plaît ! S’il te plaît !
Cette publicité était énervante.
- S’il te plaît ! S’il te plaît ! S’il te plaît !
Quand est-ce que ça allait s’arrêter ?
- S’il te plaît ! S’il te plaît ! S’il te plaît !
Je m’emportai.
- BON TU VAS ARRÊTER DE GÉMIR MAINTENANT ?
- D’accord mon chéri... Mais juste pour cette fois !
- Merci maman ! T’es la meilleure !
Le nouveau jouet mitraillette X-3000. Il laissera vous et votre enfant bouche bée !

Je n’étais plus très loin de l’adresse indiquée par le GPS, mais de nombreuses voitures étaient bloquée. Le feu passait au vert, restait ainsi pendant quelques secondes, puis repassait au rouge pour de longues minutes. Ainsi, les conducteurs, le temps de se sortir de leur torpeur, n’avaient pas demarré qu’ils étaient déjà interdits d’avancer. Je m’impatientai, tandis que mes appels constants tombaient sur le répondeur de ma femme. J’étais très inquiet. Et si elle était prise en otage ? Je commençais à rêvasser, à l’imaginer ligotée à un lit, pendant que des inconnus lui tournaient autour, puis l’un d’entre eux lui demandanderait d’écarter--
- Tu vas l’avancer ta bagnole, oui !
Je revins sur Terre immédiatement, c’était à moi d’avancer dans la file, mais dans la panique je calai. Je tournai la clé dans le contact, mais ça ne fonctionnait pas. Les klaxons derrière moi se faisaient de plus en plus pressants. Je sortis ma tête hors de la portière :
- Arrêtez de vous exciter, j’arrive plus à la faire démarrer !
Je tournais la clé, dans un sens et dans l’autre, et ça ne fontionnait pas. J’eus un regard dans le rétroviseur, quand j’aperçus des silhouettes en train de se diriger vers ma voiture. Je continuai à tourner la clé, rien. Les silhouettes s’approchaient maintenant, ils avaient dans les mains toutes sortes d’ustensiles, des clés, des câbles. Je sortis de ma voiture. C’était des jeunes, à peine sortis de l’adolescence.
- Ok les gars, calmons nous, on va s’arranger.
Je vis leur regards d’impatience. L’un d’entre eux m’interpella.
- On va la réparer, ta voiture. Enfin, tu vois ce que je veux dire.
Je commençais à reculer.
- Vous... Vous savez quoi ? J’ai pas le temps pour ça, gardez la. Gardez la voiture.
- Hé ! Mais attendez !
- NON ! Laissez moi !
Je courus. Je courus si vite que je me retrouvai assez rapidement dans un quartier résidentiel – j’avais horreur de ces grandes maisons – puis je courus, encore, encore et encore. Quand j’étais suffisamment loin de toute habitation, je m’arrêtai afin de reprendre mon souffle. J’entendis un cri au loin, me retournai. C’était un bébé qui pleurait. Je courus encore.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvai devant un grand bâtiment blanc. Un veilleur, posté derrière les vitres d’une petite cabane, me fit signe. Je lui demandai s’il savait où était la rue que je devais rejoindre.
- Bien sûr ! C’est ici même. Entrez par les portes coulissantes !
J’étais drôlement bien tombé. Comme si je savais depuis toujours que je devais arriver à cet endroit.
J’entrai, et m’adressai à une personne assise derrière un comptoir.
- Je suis venu parce que j’ai reçu un appel. Ma femme... Est-ce qu’elle est ici ?
Elle me regarda furtivement, regarda sa montre. Puis me demanda le nom de ma femme. Je lui donnai.
- Oui, en effet, elle est ici...
- Mais... Pourquoi ? Elle devait rester à la maison aujourd’hui.
Elle s’esclaffa de rire, puis devant ma mine sérieuse, revint rapidement à une mine sévère. Elle me demanda de la suivre.

Je la suivis. On marchait, puis on montait des escaliers – j’avais un peu de mal à tenir la cadence, elle marchait très vite – et on continuait ainsi, en marchant, en montant des escaliers, en les descendant, puis en suivant de longs couloirs blancs, parfois non éclairés, dans lesquels il y avait des portes, des portes entrouvertes, alors en passant j’essayais de voir qui s’y trouvait à l’intérieur, mais c’était difficile - elle s’éloignait sans même vérifier que j’étais bien derrière elle si je ralentissais – mais malgré tout, j’arrivais, peu à peu, à entrevoir des visages, des regards furtifs derrière toutes ces portes, souvent, c’était des personnes âgées, puis j’aperçus un homme, masqué, ça me faisait bizarre, puis un autre qui croisa mon regard, et un autre qui tenait des ustensiles, des ustensiles maculés de sang – où étais-je, enfin ? – puis une vieille personne cria, une machine émit plein de bruits, il y avait une agitation inhabituelle, quand celle qui m’accompagnait me prit par le bras en me disant :
- C’est la porte au bout de ce couloir. Bonne chance.

J’eus même pas le temps de lui demander ce qui se passait qu’elle avait déjà disparu. Je m’approchais, lentement, de la porte en question. Et plus j’étais proche, plus j’entendais. J’entendais des cris. Des cris horribles, des cris qui déchiraient le silence comme des boyaux qui sortaient d’un ventre. J’avais envie de les ignorer. Mais ces cris me semblaient familiers. C’était... C’était des cris de ma femme. Je me précipitai vers la porte, et entrai dans la chambre. Elle était sur un lit, des inconnus masqués autour, pendant qu’elle semblait souffrir le martyr. Elle avait les jambes écartées, alors que l’un de ses tortionnaires était en train de s’affairer entre ses jambes.
- Qu’est-ce que... Qu’est-ce que vous faites à ma femme...
Et là, il eut un silence, puis un autre cri, un plus aigu, plus juvénile, et celui-ci déclencha l’hilarité de toutes ces personnes. Elles dévoilaient leurs masques, laissant révéler leurs visages déformés par un sourire atroce, pendant que moi, je suais à grosses gouttes. L’un d’entre eux me désigna.
- C’est lui !
Je voulais sortir de là.
- Tenez, je crois que c’est à vous !
Et il me remit quelque chose dans mes bras. Une petite chose, un petit être. Un petit être violacé. Ridé. Il émanait de lui comme une odeur de sang. J’émis ces quelques mots.
- Non, je... Je ne veux pas...
La chose commença à pleurer, à peine mes mots prononcés. Autour de moi, ils étaient tous hilares.
- JE NE VEUX PAS DE ÇA !!
Je jetai la chose violemment à l’autre bout de la pièce et m’enfuis dans le dédale de couloirs, jusqu’à m’enfermer dans une chambre, et épuisé, sentant que mon cœur allait me lâcher, je me couchai sur un lit, et mourus.

PRIX

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Marie-Françoise · il y a
bon rythme, mais chute pour le moins déroutante, pas de paternité pour vous alors ?
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Potter · il y a
J'ai beaucoup apprécié ton texte, un grand merci !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin sur Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3
J'ai besoin de ton soutien !!!!!!!

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AutresRimes · il y a
joli texte , j'ai voté. vous proposant de découvrir et peut être voter pour le mien "le mystère du mélange des couleurs"
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Lepetitclown · il y a
On sent bien que la panique a pris possession de vos moyens mais au moins vous avez écrit une histoire menée tambour battant! C'est déjà très bien ! Bravo
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Akiff · il y a
Merci petitclown :'(
Je... Je sais pas ce qui m'est arrivé. J'ai paniqué, j'ai commencé à écrire cette histoire sans dessus dessous alors qu'à la base, il s'agissait d'une course-poursuite entre un policier et un homard (humanoïde). Et à la fin, le policier lui faisait une blague et le homard restait de marbre, et le policier lui disait qu'il était plutôt pince-sans-rire. Tout était planifié, mais ça a vrillé sur une histoire d'accouchement. Sûrement ma peur viscérale de la paternité, à moins que ce soit ma haine envers les bébés.

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Lepetitclown · il y a
L'histoire de base mérite donc d'être écrite plus posément. Dois-je comprendre qu'il ne faut pas vous souhaiter d'avoir des enfants? J'aime beaucoup celle-là! L'histoire retenue pour le concours n'était pas celle que je souhaitais mais je n'ai pas réfléchi en l'envoyant! Tout ce que je sais c'est qu'écrire mène parfois sur des chemins inattendus!! C'est ce que j'aime et c'est ma drogue pour être honnête :)
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Akiff · il y a
Haha, on se reconnait entre amateurs d'écriture :) c'est ma drogue aussi :) même si j'ai un faible pour les opiacés et la MDMA
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Ginette Vijaya · il y a
On ne meurt qu'une fois !
je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" également en compétition .

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Akiff · il y a
Merci à tous.

Si ça finit comme ça c'est parce que j'avais plus le temps, j'ai fini d'écrire 10 minutes avant la deadline.
En plus des paragraphes entiers sont passés à la trappe à cause de la limite de 8000 caractères.
Merci de laisser un commentaire seulement si c'est pour me dire que c'est le meilleur texte que vous ayez lu.

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Elenthya · il y a
Le titre m'a attiré et le fil rouge m'a retenue en dépit des maladresses d'écriture. A peine le premier paragraphe passé, je voyais déjà venir la fin... Coïncidence? Je ne pense pas! Et une fois n'est pas coutume, je vous invite à jeter un oeil sur mon propre Court et Noir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/puisque-vous-le-dites
Qui sait, ça vous parlera peut-être...?

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Akiff · il y a
Ne mens pas Elenthya même moi au début je savais pas qu'il allait jeter le bébé ce salaud
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Elenthya · il y a
La chute? Non c'est clair je m'attendais à un truc violent mais pas aussi décalé.
Je faisais plutôt allusion à la raison de "l'un des appels les plus marquants de [sa] vie"... Entre le titre et le sous-texte en filigrane, ça ne pouvait que me parler...
Enfin bref, je dis ça je dis rien.

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Akiff · il y a
Ha ha, ton texte parle de déni de grossesse. Mais même sans ça je pense c'était assez visible.
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ChristineMourguet · il y a
Bravo pour le suspense. La fin me laisse un peu sur ma faim. Mon vote malgré tout.
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Florent Paci · il y a
Assez particulier. Je n'ai pas trop lâché le fil rouge tout le long (même s'il faut s'accrocher), mais je suis un peu dérouté par la chute... C'est tout de même bien écrit, avec des dialogues secs et nerveux. Mes votes d'encouragements ;)
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Akiff · il y a
Merci Flo ça fait plaisir
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