Demi-caïman albinos

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25 ans, éditrice et correctrice en freelance. Ce sont les littératures de l'imaginaire et la littérature jeunesse qui m'attirent le plus, dans la lecture comme dans l'écriture  [+]

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Des chuchotements. Des chuchotements empressés, parfois discrets, brefs ou en anglais, mais c’était bien des chuchotements qui accompagnèrent Franck tout au long de sa journée de rentrée.
La grande ville qu’est Abidjan l’avait déjà décontenancé mais le lycée, si différent de son petit collège provincial, lui donnait presque le tournis.
D’un pas incertain, mal à l’aise dans son uniforme bleu et blanc, Franck s’avança vers le grand panneau d’affichage.
Il sentait la foule le fixer d’un regard appuyé. Toutefois, chacun détournait les yeux lorsqu’il croisait son regard.
Il leur ressemblait pourtant, à ces élèves qui se nommaient fièrement les caïmans. Il avait les mêmes cheveux de jais et les mêmes yeux noirs, le même âge et le même uniforme, la même curiosité, la même soif d’apprendre et d’enrichir ses connaissances. La même envie de se faire des amis.
« Cherche, trouve et jamais n’abandonne. » Voilà ce qu’était la devise des caïmans d’Abidjan. Une devise qui insuffla de l’énergie et une volonté à Franck lorsqu’il la lut au-dessus des listes de classe, sur le mur de l’administration.
Il redressa gauchement son sac à dos de ses mains moites. Il faisait chaud malgré l’ombre des palmiers qui s’étendait devant les bâtiments à cette heure matinale.
Sans prêter attention aux quelques élèves qui s’écartaient de lui en le voyant, Franck chercha son nom sur les listes.
Aya, Moussa, Akissi mais aussi Bonniface, Armand, Séraphine et... Tiens !? Un autre Franck. C’était les élèves de sa classe, la seconde 13 ½, celle... Un petit peu différente des autres.
Peut-être qu’il resta un peu trop longtemps à fixer, statique, la liste de sa classe, peut-être que l’impression qu’il n’était pas à sa place exsudait de tous ses pores, toujours est-il que Franck se fit bousculer et tomba brutalement à terre.
Les mains égratignées, les coudes et les genoux salis par la terre rouge de la cour, Franck se releva tant bien que mal et se retourna pour faire face à son agresseur.
— Alors, tu te fais fongnon toi ! Tu es en seconde 13 ½ et en plus, tu as une tête d’albinos ! Tchoko-tchoko, t’as intérêt à faire attention à toi si tu ne veux pas avoir gbangban !
Les poings sur les hanches, un élève de terminale, à en juger par sa taille et son allure, se tenait face à lui. Le crâne chauve et brillant, la bouche pulpeuse tordue par une grimace menaçante, il attendait de voir la réaction de Franck. Qui ne vînt pas.
Deux élèves, un garçon et une fille, venaient de fendre la foule compacte regroupée derrière le caïd et s’étaient postés devant Franck.
— Walaï, Mamadou, arrête de faire le prodada et de frapper les p’tits nouveaux. Va plutôt voir ailleurs si j’y suis, ô ! s’interposa la jeune fille.
— Je ne t’ai pas causé à toi la go, pars d’ici rapidement si tu n’veux pas avoir aussi des gnangas !
— Essaye donc, pour voir. Nous aussi on est des caïmans de la demie, nous aussi, on étudie des choses qui te font peur... dit calmement le garçon.
Le dénommé Mamadou leur jeta un regard noir, fixa Franck un instant dans une promesse de vengeance puis finit par s’éloigner.
— C’est ça, à la revoyure ! ne put s’empêcher de lancer gaiement la jeune fille.
Puis elle se tourna vers Franck et lui fit un clin d’œil.
— Yalô, c’est toujours comme ça pour les nouveaux comme toi, ce sont de vrais gâous ici, dêh ! Je suis en terminale 13 ½, comme Kofi ici présent. Moi, c’est Bintou.
Kofi était aussi grand que Mamadou, mais son sourire calme et son attitude posée étaient engageants et redonnèrent confiance à Franck. Bintou semblait plutôt ne pas tenir en place et avoir un caractère bien trempé. Ce qui n’empêchait pas un large sourire de barrer son visage.
— Merci de m’avoir aidé. Vous pourriez peut-être m’indiquer ma salle de classe ? Je suis un peu perdu ici... osa demander Franck.
— Ne t’inquiète pas, tu n’es pas le seul étranger à s’être fait lyncher ici ! Mais ça ne durera pas. Viens, suis-nous ! Le rassura Kofi.
Les trois lycéens quittèrent l’attroupement autour des listes de classes et entreprirent de longer le terrain de foot.
Plus il s’éloignait de la foule, moins Franck se sentait épié. Les regards le suivaient toujours mais ils semblaient plus lointains, moins menaçants.
— Sais-tu en quoi consiste l’enseignement des demi-caïmans ? C’est comme ça qu’on s’appelle, quand on étudie ici dans les classes 13 ½.
— Pas vraiment, je sais simplement que chacun d’entre nous a des aptitudes différentes mais j’ai du mal à savoir où s’arrête la réalité et où commence l’imagination.
— Chacun a son point fort, c’est vrai, mais le fait que tu aies développé naturellement une capacité extra-sensorielle montre que tu as le potentiel d’en maîtriser plusieurs autres. Au départ, je n’étais doué qu’en télépathie, mais je maîtrise aujourd’hui plutôt bien les éléments, expliqua Kofi. En revanche, je...
— Tu fais moins le farotage en cours de précognition et de rétrocognition, kêh ! termina joyeusement Bintou.
— L’art de la connaissance de faits et d’événements, passés ou futurs, sans recours aux moyens de communications traditionnelles, expliqua Kofi à l’intention de Franck. C’est la spécialité de Bintou et elle aime bien faire la fière avec ça !
— Kofi, je peux bien, tu te crois fier à te toubabousé, espèce de wabou ! lança gentiment Bintou à Kofi tandis qu’ils approchaient d’un petit bâtiment isolé des autres.
— Il trouve nos expressions trop abramalaires, ajouta Bintou dans un sourire de connivence envers Franck.
— Moi je les aime beaucoup ! dit Franck, avec plus d’assurance qu’il n’avait eu depuis son arrivée à Abidjan. Je ne les comprends pas toujours mais cela rend la langue vivante. D’où je viens, on a aussi des expressions bien à nous !
— On est arrivé au bâtiment des demi-caïmans. Ici, c’est ta salle de classe, plus loin là-bas, c’est la nôtre. Il nous reste une petite heure avant le début des cours, expliqua Kofi. Tu nous racontes ton histoire ?
Franck embrassa un instant du regard son nouveau lycée. Radicalement différent de son collège de la campagne bretonne, il ne paraissait plus aussi étouffant qu’auparavant. Peut-être grâce à la présence de Kofi et Bintou...
Puis, malgré sa peau blanche de Breton, son air un peu perdu et ses aptitudes inédites, Franck inspira, prit une bouffée d’assurance et se mit à raconter.





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