Demeure l'amour même quand tout est perdu

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Normalien-Philosophe, je me suis fait prendre dans le filet de la littérature. Paf ! je deviens littéraire. Écrivain en germe. Écrivain en germe qui veut écrire la vie indigne et proposer une  [+]

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« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. », dis-je en écoutant le Président parler à la radio. Son message à la nation : « Aujourd'hui, à six heures du soir, débutera le confinement. »
Je m'en fous cependant de la Covid-19 qui déjà a touché de nombreux pays. Je dois aller chez Da cet après-midi, il est déjà 3 heures et 30 minutes. Il ne me reste pas plus que 2 heures et 30 minutes. Du coup, je prends tout ce qui tombe sous mes yeux, les empile dans un sac de voyage. L'heure passe et je pense aux heures que je vais passer dans la camionnette, bloqué par on ne sait jamais quels barricades. Ici c'est toujours comme ça. L'énigme de la circulation ! Le blocus à travers les rues est la normalité du quotidien. L'anormalité y est les jours où les véhicules de transport en commun et les autres ne se bloquent pas les uns les autres, les jours où les chauffeurs de taxi moto n'ont pas besoin de se faufiler dans le moindre espace laissé entre les voitures, camionnettes et camions.
Je dois arriver chez Da avant 6 heures, sinon elle succombera. Elle va devoir confiner toute seule. Et moi, tout seul. Da est amour. Je n'ai qu'elle au monde et elle n'a que moi depuis que nous perdions nos parents dans le séisme du 12 janvier... ils sont partis, mais demeure leur amour. Cet amour qui nous harmonise, moi et Da.
Elle est uniquement celle qui me fait penser l'après du confinement avant même le confinement. C'est bien elle parce que seul l'amour peut subsister sous le poids de n'importe quelle maladie. Que celle-ci soit dite incurable ou non. Rien est certain dans ce monde sinon que l'amour des autres. Et non l'amour de soi-même. On ne s'aime qu'à l'égard d'autrui. L'amour dont je parle est un Tout, il est du genre révolutionnaire. Un amour qui se suffit à lui-même. Un amour pour tous. Da et moi, nous ne nous aimons pas pour nous-mêmes, mais pour nos semblables. Pour tout le monde !
« Demain ce sera mon anniversaire. Tu t'en souviens ? » Je n'arrête pas de me souvenir de ce message qu'elle m'a envoyé hier soir sur mon téléphone portable.
Je ne pourrai certainement pas l'emmener manger de la glace. Les marchand.e.s de crème glacée ne seront pas sur la Place de Martissant. Le couvre-feu c'est pour 6 heures. Être ensemble avec Da est pourtant nécessaire. Avec elle, je ne crains plus rien, si oui le fait qu'on se sente trop bien.
Je descends la pente de la rue Monseigneur Guilloux à destination de la station de Portail Léogane. Ai-je fermé la porte à clé ? Qui sait ? Sur toute la route, des gens s'affolent. Il y en a qui se dépêchent pour rentrer chez eux après une journée de travail fatiguant. D'autres marchent sans savoir vraiment où aller. D'autres encore qui vendent toutes sortes de choses à manger, à boire etc. afin de pouvoir oublier la mauvaise vie d'ici. D'autres encore qui ne font qu'observer les passants, la vie qui s'envole dans la paille, l'avenir qui devient veuf de jour en jour. D'autres encore. Et encore.
Je passe à travers foule. Foule d'êtres vivants et de non vivants. Tous ensemble entremêlés à la chaleur du soleil sans compassion. Encore brûlant est le soleil, bien que la terre, dans sa tournée éternelle, commence déjà à s'enfoncer à l'autre face de celui-ci. Moi et Da allons peut-être jouer ce soir à la marelle avec les criquets, si la lune voudrait bien nous tenir les mains.
Je tourne vers la rue qui passe dans le dos du cimetière. Je ne connais pas son nom, mais elle me dirige vers la Grande rue. Là, je prendrai une camionnette pour Martissant. Cette zone est dite une zone rouge. Pas rouge de couleur. Mais parce qu'elle a une mauvaise réputation. Martissant symbolise le sang et le crime avec. Si on ne te connais pas dans la zone, tu es mort ! Pas de veillé. Pas de funérailles. Pas de constat non plus. Les juges n'y oseraient pas foutre les pieds. Ce sont, dit-on, les bandits armés par les sois-disant politiciens, qui y font leur loi. Mais, Da m'attend.
De la station de Portail Léogane à Martissant, ça peut prendre normalement 10 minutes environ en voiture. Pas plus. Pourtant, ce petit parcours dure tous les jours comme une éternité pour les chrétiens vivants. Que cela dure une éternité ou pas, je me dirigerai vers Da.
Je suis désormais sur la Grande rue. Je m'échauffe déjà pour le jeu qui m'attend : monter dans une camionnette qui ne s'arrête pas pour les passagers. Dur quand-même comme jeu ! Fait comme tu peux et veux pour monter, sinon tu dormiras dans ladite station. Là où ça pue toutes les mauvaises odeurs. Là où les porcs, cherchant de quoi manger, te frôlent les jambes.
Quelques minutes après 4 heures ! Enfin, passe une camionnette. Je suis bon pour rentrer dans ledit jeu. Un saut. Plap ! A l'arrière de la camionnette, j'observe les autres qui luttent pour y monter. On lutte pour n'importe quoi par ici. Sauf, bien sûr, pour une vie humainement digne.
Pas un brin d'air à l'intérieur de l'arrière de la camionnette, car des gens sont debouts à l'entrée. Nous ne respirons que notre propre air, celle de nos sueurs qui puent des odeurs de toutes sortes. Ensemble mélangées, celles-ci deviennent comme asphyxiantes. Nous sommes des habitués. Ne t'inquiètes pas pour nous. Nous tenons le coup. Et si nous mourrions ? Nous serons éparpillés partout à l'horizon. Nous sommes tous et toutes des parcelles d'amour. Des parcelles de cet amour qui me lie avec Da à distance. Celui-là que je vis dans les yeux de chacune et de chacun des passagères et passagers.
Tout près de la petite Place sans nom, la voiture est bloquée entre la Cinquième Avenue et la Cité de l'Eternel. Là, on est dans l'un des « Var(s) ». C'est ainsi que nous appelons les lieux d'ici occupés par des groupes mieux armés que la police nationale. Les Var(s) sont un défi pour quiconque ; ce sont les lieux où on est exposés aux balles des groupes armés qui s'affrontent pour conquérir des territoires, et également aux balles policières. Passer dans ce Var où nous sommes, c''est être entre la possibilité de (re)voir Da ou de ne plus jamais la (re)voir.
La camionnette s'avance de temps en temps. Le chauffeur est habile. Il s'en sort bien. « Ce chauffeur est bon ! » C'est ce que disent des gens qui sont assis à côté de moi. Cela n'empêche pourtant pas leurs plaintes résignés.
La voie est libre. « Merci Jésus », dit un homme debout à l'entrée de la camionnette. Silence absolu. Après moins de 3 minutes, le chauffeur fait un arrêt à quelques pas de là où il devrait s'arrêter. Devant est bloqué. Tout le monde descend de la camionnette en se bousculant, tout comme c'était fait pour y monter.
Je marche vers la ruelle qui mène chez Da. Devant l'entrée, deux hommes armés m'ont dit de faire demi-tour.
« La zone est déjà fermée pour celles et ceux qui n'y habitent pas.
- Je vais voir Da. C'est son anniversaire aujourd'hui. Elle ne fêtera pas sans moi. Il faut que je sois à ses côtés. Elle m'attend pour le souper, pour la fête, pour m'embrasser comme pour une dernière fois. »
Des tirs viennent de partout. Les deux hommes, venant de Tibwa, se replient pour affronter un autre groupe armé venant de Grand-Ravine. Deux zones ennemies. Les balles passent tout près de moi. Encore plus près de moi.
C'est vrai. Da m'attend pour que nous puissions refermer nos failles avec les pansements de l'amour. Failles-qui nous ont séparées de nos proches. Failles- qui nous séparent à répétition. Failles-l'autre nom du quotidien. Seul l'amour demeure sous le poids des failles.
Je tombe par terre. « Suis-je touché ? » Que m'importe si je meurs ! Pourvu que ce ne soit pas une mort de la Covid-19. Je veux mourir d'une mort glorieuse. Ouais, je suis allongé par terre, dans la nuit noire bien sûr. Mais, tout en étant certain que demeure l'amour même lorsque tout serait perdu, je garde les yeux encore grand ouverts pour contempler à l'horizon des étincelles d'amour.

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Dranem · il y a
L'amour plus fort que la la mort... ce que j'ai lu est presque une séquence de film...
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Rochety BONTEMPS · il y a
Merci à vous !
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cendrine borragini-durant · il y a
Des petites maladresses dans la formulation, quelques fautes d'orthographe mais une belle idée, même si déjà vue ailleurs : l'amour demeure, encore et toujours, le sens de la vie. Persévérez : lisez, écrivez. Mes encouragements :-)
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Rochety BONTEMPS · il y a
Merci à vous !
Je vais retravailler le texte.
C'était vite écrit.

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Rochety!
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Rochety, j'adore votre style! Très beau, vous avez mes voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Eric diokel Ngom · il y a
Tu a mon soutien frère .. je suis aussi candidat .. a bientôt pour la finale.jespere que je vais rêvenir pour voter encore
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Marie Juliane DAVID · il y a
Le titre met avant une avant une grande vérité!
Bravo pour votre texte et bonne continuité!
Mes encouragements et bonne chance pour la suite....
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte"Mésaventures nocturnes" en lice. Pour y accéder, veuillez cliquer sur ce lien:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mesaventures-nocturnes?all-comments=1&update_notif=1591583990#fos_comment_4325476. merci d'avance de passer.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Rochety, je vous soutiens avec mes 5 voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Shedlyne Auguste · il y a
Bravo!

Bonhomme

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Rochety BONTEMPS · il y a
Merci
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau texte. J'ai été captivé. Vous-avez toutes mes 3 voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Wadner JEAN · il y a
Il y une conception badiousienne de l’amour qui traverse tout le texte, cet amour révolutionnaire que partage les deux jeunes vivant ici en Haïti 🇭🇹 est tout à fait rare.
Bravo Rochety! Bonne suite d’écriture et d’innovation

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Rochety BONTEMPS · il y a
Merci mon ami pour ton commentaire aussi intéressant. L'amour révolutionnaire dont je parle se trouve également chez Norman Ajari.