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Démence, ou brume de l’esprit

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Pyrignos

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La jeune fille aux cheveux bruns leva les yeux du livre à la couverture usée, soupira avant de reposer l’ouvrage sur la table de chevet du Duc de Norghlain. Ses yeux d’un vert froid parcoururent la pièce mise à sac, les livres jetés pêle-mêle sur les dalles de marbre gris, les chaises renversées, les armoires grandes ouvertes, les tiroirs du bureau vidés de leur contenu, avant de s’arrêter sur le lit à baldaquin, aux draps blancs parfaitement repliés et à l’oreiller placé avec des précautions minutieuses. Il lui était inconcevable que ce fût là qu’il eut caché son trésor personnel. Toute la somptueuse demeure ne contenait que des livres. De géographie, de sciences, de philosophie, de finances, rien que des livres ! Cela la désespérait au plus haut point. Où était la fortune en pièces d’or que cet homme gras et indolent laissait toujours chez lui, comme il le prétendait à chaque coin de rue ? Ce ne pouvait être un mensonge, étant donné sa réputation. Mais la résidence paraissait vide de richesses dorées.
Elle passa la main sous le lit, et rencontra une résistance. Elle agrippa fermement l’objet, et le tira vers elle. C’était un sac de toile, plein à craquer. Elle en défit la cordelette, et vit les pièces chatoyantes qu’il contenait. Elle écarquilla les yeux.
« Non, c’est une blague ? Ici ? De toutes les cachettes possibles, je pensais qu’il aurait au moins fait l’effort d’être créatif... »
Bougonne mais satisfaite, elle traina le sac jusqu’à la fenêtre avant de le jeter paresseusement à travers cette dernière. Après une vérification de l’extérieur, elle sauta à son tour sur l’herbe tendre du jardin privé du maître des lieux. Elle ramassa son butin, s’autorisa un sourire avant de descendre le petit chemin pour pénétrer la forêt voisine, seule avec la pleine lune pour seule compagnie.
Au bout de quelques minutes de marche silencieuse, elle s’arrêta pour soulager son dos du poids important que représentait ce sac d’argent. Avisant une souche, elle s’y assit en soupirant bruyamment. Soudain, une étrange sensation l’envahit. Un éclair indistinct, une sensation de vide aussitôt suivie d’un sentiment de terreur brute comme on n’en ressent qu’une fois dans une toute une vie. Ce qui l’effrayait le plus était que cette peur n’avait aucun sens, aucun déclencheur. Elle ne parvenait pas à ignorer cette peur, et constata alors qu’une brume grise avait lentement envahi les bois. Elle baissa les yeux, et découvrit à ses pieds une flaque de sang qui grandissait, avec des reflets métalliques. Elle bondit de son siège improvisé, en panique. Sous ses yeux ébahis, les troncs des arbres centenaires s’amincirent, passèrent du brun au rouge avant d’hérisser des mains de toute sorte tout le long des branches en lieu et place des aiguilles. Contrôlant tant bien que mal les battements affolés de son cœur, elle dégaina son poignard par réflexe. Ses sens aux aguets, elle ne comprenait rien. Quand un bruit retentit derrière elle, elle se fendit tout en se retournant, frappant l’inconnu d’un coup au cœur. Un homme aux yeux violets la regardait, une expression accusatrice sur le visage, alors qu’il se vidait de son sang. Il chuta lourdement sur le sol, sans cesser de fixer Snaky dans les yeux. Elle trembla, sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle ne le connaissait que trop.
Non, ce n’est pas possible... ! lllïo... Il... Il est mort depuis...
Un nouveau bruissement se fit entendre dans son dos. Elle se retourna plus lentement, craignant de découvrir ce qui était apparu. Cette fois, il s’agissait d’une femme à la chevelure blonde comme le blé tendre. Son visage était inexistant, mais sa bouche hurlait sans discontinuer. Des plaies apparurent tout le long de son corps, ce qui semblait être ses yeux se retournèrent avant qu’une silhouette au large sourire ne l’achève d’un coup dans le dos. Elle retint à grand peine de nouvelles larmes, recula de quelques pas. Alors d’autres personnes sortirent des bois, les yeux hagards et le cou couvert d’une large cicatrice. Tous avaient l’apparence de personnes tuées par Snaky dans ses pertes de contrôle. Elle s’accroupit, se prit la tête entre les mains, essayant d’occulter ces visions terrifiantes. Elle ferma les yeux, s’enfermant dans le noir uniquement pour se retrouver seule avec son alter-ego. C’était un être qui lui ressemblait beaucoup, mais qui possédait des mains griffues et des yeux rouge vermillon d’où coulaient en permanence des larmes poisseuses de sang. Ses cheveux décoiffés semblaient animés d’une volonté propre, tout comme les espèces de tentacules noirs qui s’agitaient dans son dos. L’apparition s’approcha de la voleuse terrifiée sans qu’elle puisse reculer, ou rouvrir les yeux. D’une voix semblable au crissement du fer contre la pierre, elle lui parla :
« Allons, allons... Il ne faut pas pleurer pour de si petites choses, humm ? Tu es faible, et tu le sais autant que moi. Cesse maintenant de lutter, laisse toi griser par ta haine et ta colère... Et appartiens-moi ! »
Elle conclut par un grand éclat de rire qui continua même après que Snaky eut rouvert ses yeux, baignés de larmes. C’est à peine si elle distingua les contours d’un jeune homme aux cheveux aile de corbeau. Elle pensait que ce n’était rien de plus qu’une autre apparition, jusqu’à ce qu’elle puisse mettre un nom sur ces yeux décolorés, ces mains distordues, ce corps maigre : K’Hel. N’était-il pas en voyage, vers le bois de Vetsuo ? Que faisait-il là ?
Le décor forestier reprit alors son apparence habituelle, baigné dans la lumière blafarde de la Lune, aussi soudainement qu’il avait changé. Elle contint à grand peine le reste de ses larmes, sans même remarquer que la peur qui lui tenaillait l’estomac s’était également évaporée. Mécaniquement, elle brandit de nouveau son arme vers son ami, d’un mouvement hésitant et tremblotant. Pourquoi aurait-il utilisé sa maîtrise des illusions pour lui faire subir de tels tourments ?
La réponse lui vint quand elle put distinguer un semblant de noir qui envahissait progressivement les yeux gris de K’Hel. Il était frappé par l’Infection qui ravageait les royaumes depuis quelques mois. Le pauvre serrait ses mains dans un curieux mouvement incontrôlé, et tressaillait de temps à autre sans raison apparente. Une sorte de brume troubla soudain l’esprit encore malmené de Snaky qui ne sut expliquer pourquoi, alors qu’elle retrouvait les sensations de son corps, son arme était plantée dans le cou de son ami. Il s’effondra dans l’herbe, souillant la terre de l’Infection. Une fois de plus, elle avait fait une victime. Et une fois de plus, cette victime lui était chère. Une peine déchirante la traversa tout entière. Elle hurla son chagrin, et versa ses dernières larmes. Alors, elle cessa de lutter, et s’abandonna à la Folie qui la rongeait comme une gangrène depuis ses premiers jours de vie. Dans son esprit, la cage de feu se brisa, et libéra ce qu’elle avait tenté en vain de contenir depuis si longtemps. Pendant un instant, elle entrevit une lumière, un doux éclat bienveillant chargé de toute la joie du monde, une seconde de Nirvana. Elle eut un bref sourire, dernier réflexe sain d’esprit, avant que le monstre caché derrière cette engageante façade ne jaillisse et recouvre son esprit d’un brouillard carmin. La félicité céda la place à la psychose. Le noir devint le blanc, le blanc devint le noir, l’air gela en une flamme bleutée, et l’eau vibra pour se cristalliser en terre ensanglantée. Les troncs rétrécirent pour devenir de jeunes pousses de saules desséchées, et les brins d’herbe frémirent comme autant de longs serpents au venin mortel. La Lune se contorsionna en un éclat d’obsidienne tandis que les étoiles s’éteignirent une à une sur un manteau céleste qui vira lentement au rouge écarlate.
Le sol devint le ciel, et le vide devint tout : Snaky n’était plus. Seule celle qu’elle ne voulait pas devenir resta. Ainsi se clôt la saga de Snaky, dite "Liée-à-sa-peur", et ainsi débute celle de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Œil de sang.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Topscher Nelly · il y a
Très bon texte bien angoissant.Mes votes.
Mon univers si vous le souhaitez: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Bertrand Gille · il y a
très bon texte !
mérite mes voix sans rien demander en retour !

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite , étrange, inquiétante et pleine de consternation ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonnes fêtes de fin d’année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Patrick Peronne · il y a
Ce matin SE fait une distribution d'épouvante, d'hémoglobine et de psychopathologies en veux-tu en voilà... Rude pour les nerfs des lecteurs. Vivement le Prix de la St Valentin (sourire)...Juste une petite remarque "la réponse lui vint quand elle peut distinguer"... n'y a t-il pas une petite erreur de temps ?. Un ttc qui laisse les nerfs à fleur de peau.
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Pyrignos · il y a
Ah oui, tiens. J'ai pourtant relu une dizaine de fois ce texte sans voir cette gaffe. Désolée !

Est-il possible de la corriger? Débutant sur ce site, je ne sais pas s'il est possible d'éditer une nouvelle...

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Ludo Laplume · il y a
Via le formulaire contact, onglet´correction d'œuvre ´. On passe tous par là. ;-)
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Pascal Depresle · il y a
Un histoire prenante et fort étrange, qui ne laisse pas de marbre. Bien construit, bien écrit, et cette brume écarlate. Mes voix. Si le cœur vous en dit passez me voir sur "Le Granpé" ou "L'héroïne".
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