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Demain sera un jour sans brume.

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Pikkupaa

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« Je vais y aller je crois.
_Mais non reste, on est b... ! »
La fin de sa phrase est emportée par le baiser langoureux qu’il lui vole. Elle le repousse doucement en rigolant. Ils sont mignons tous les deux. Et c’est vrai que je suis bien ici. Dans cette atmosphère chaleureuse et enfumée, enveloppée de leurs rires et de musique. Juste assez éméchée pour que leurs effusions ne me mettent pas mal à l’aise. Mais je sens tout de même qu’ils ont besoin de rester entre eux à présent.
« Si, si je vais y aller. »
Gros câlins alcooliques et à demain.

Lorsque je sors de la maisonnette le froid et le silence de la nuit me giflent. Depuis deux jours que je suis ici, j’oublie sans cesse que nous sommes en hiver. J’ai trop de souvenirs d’été dans cette campagne ; vacances d’enfance passées sur la pelouse à regarder les étoiles.
Je tâtonne à la lumière de mon portable pour traverser le terrain. Il est suffisamment tard et l’endroit est suffisamment désert pour que même au bord de la route toutes les lumières soient éteintes. Par chance je n’ai pas à aller loin.
Arrivée sur la route je m’arrête un instant. Le visage tourné vers le ciel, j’écoute. Le silence. Bon sang c’est incroyable, ça m’émeut jusqu’aux larmes. J’ai peut-être bu plus que je ne le croyais. Et en même temps quel citadin aussi blasé que moi des nuits lampadaires pleines de sirènes et de pots d’échappements, de cris et de poubelles qui roulent ne serait pas ému par la pureté de cette nuit froide et silencieuse ? Ça dénoue ma colonne vertébrale, je respire, je n’ai plus envie de rentrer me coucher. Je décide d’avancer juste un peu plus et de profiter de la qualité de cette nuit. Je repars pour la ville demain soir, c’est un moment à ne pas rater.
Au fil de mes pas la lumière blanche d’un lampadaire se rapproche. Il est nimbé d’une brume qui donne à son halo l’air d’une grosse bulle iridescente et veloutée. Un arbre devant laisse passer les flots de lumière cotonneux à travers le vitrail de ses branches. Je ne voyais pas assez clair auparavant pour constater cette brume dans l’air probablement. Alors que j’entre dans la lumière, je sens qu’elle m'enveloppe doucement. Je tourne, semi dansante à l'intérieur m'imaginant en effacer des pans entiers avec mon corps. Mais elle reste imperturbable bien sûr.
Au milieu de cette mouvance blanche et humide, je détecte une erreur. Un glitch dans la machine. Il s’est formé dans l’air comme... un éclat de givre, une explosion figée, suspendu dans cette masse vaporeuse, un morceau de brume comme solidifié. Moins transparent, plus blanc.
J'approche ma main de ce qui me semble être une hallucination... je peux la toucher. Elle reste là, palpable.
Un touché de papier calque enrobant un glaçon. Je glisse les doigts le sur cette forme, le long d'une des pointes de l'explosion, sens le grain léger et le froid qui s'infiltre doucement sous ma peau.
Je sens que cette chose est fragile, que je pourrais la briser.
Arrivée à l'extrémité de l’une des pointes j'hésite un instant mais n'y résiste pas, juste la pointe, crac! Et je mets ce tout petit bout de mystère soufflé sur ma langue. Ça semble fait pour ça, comme on goûte la première neige.
Ça fond justement. Ça a une consistance de barbe à papa givrée et un goût de... menthe, non, un goût de... d'altitude, de rapides, de montagnes et de roche, une odeur de terre humide, de pluie et de poussière, une matière de sable et de soleil, de fleurs et de bourdonnement d'insectes. Je les sens sur ma langue, je sens l'humidité variée sur ma peau, je goûte chaque teinte minérale ou végétale, je touche la terre et ses mousses, le bois, les pétales et puis... c'est terminé.
L’expérience me laisse sans souffle, là au milieu de la campagne, sur ce bout de route déserté. C'est comme si cette chose concentrait... Comme si elle avait infusée au cœur de la terre, traversant, caressant, surplombant tout, elle s'est gorgée, imprégnée du monde.
Je m’assois abasourdie et fatiguée sur l'asphalte froid. Rentrer simplement dormir me semble inconcevable. Je ne peux pas non plus aller réveiller tout le monde pour leur montrer ce truc... Avec juste ce tout petit bout de pointe qui manque.
J'ai un peu honte à présent de m'être servie, destructrice. J’observe cette pointe absente un moment, perdue dans ma contemplation, lorsque je perçois un son provenant de la forme. Quelque chose de discret, de saccadé, comme de la glace qui craquerait lentement. Je me relève et m’approche davantage et vois alors qu’un réseau de fissures minuscules envahit la brume solide. Ça part de cette pointe dont je me suis emparée... Je regarde paniquée ces lignes s’étendre sur la totalité de la forme. Lorsque toute la masse est divisée en un nombre incalculable de petits éclats, un instant, le bruit s’arrête. Je regarde ardemment, le souffle suspendu, je ne sais pas ce à quoi je vais assister. Et ça y est ça se défait, ça s’effondre mais... non, tous les petits morceaux de brume se sont simplement séparés, comme des aimants qui se repoussent, m’obligeant à faire un pas en arrière. Ils restent là toujours suspendus dans les airs.
Ce qui ressemblait à une explosion fossilisée un instant plus tôt ressemble à présent au contenu d’une boule à neige flottant dans le formol. Je ne peux pas m’empêcher d’aller à nouveau au plus près, de toucher les parcelles flottantes, d’aller jusqu’à m’avancer au cœur de l’amas pour tout voir de l’intérieur. Alors que je me la joue nuit de Noël à New York au milieu de ces flocons de brume, ils se mettent doucement à bouger, à tourner... à tourner autour de moi, emportant des pans entiers de brume avec eux. De la vraie brume. Ça s’accélère, de plus en plus vite. Je suis à la fois grisée par ce mouvement et de plus en plus inquiète. Autour de moi, tout devient de plus en plus blanc, l’air devient de plus en plus humide, suffocant, je suis bientôt plongée dans une condensation glacée, impossible qu'il reste de l'air à cette densité, je vais me noyer, je suis certaine que je vais me noyer! Je bloque ma respiration, ferme les yeux, me crispe, panique, cherche à marcher hors de cette chose mais je ne peux pas, il me semble être suspendue en l'air, je... J'ouvre les yeux. Mes cheveux flottent autour de moi. Je vois mes pieds comme à travers une vitre embuée, je flotte. Je ne vais pas pouvoir m'empêcher de respirer très longtemps. J'essaie de retrouver mon calme, de m'économiser, comme en apnée. Trouver le calme dans l'observation, chercher une sortie. Mais il n'y a rien. Pas même une bulle qui remonterait vers l'air libre. Je ne peux plus, j'inspire... et me voilà de nouveaux envahie par ces sensations incroyables, l’impression de transformer chacun de mes sens en capteurs de chlorophylle, en "caresseurs" de pollen, en dévoreurs de roches, en percepteurs de pluie en croqueurs de nuit, gloutons de rosée...
Certaines de ces sensations me sont incompréhensibles, ou plutôt, toutes le sont, mais certaines sont plus difficile à interpréter que d'autres. Elles sont primitives, étrangères... je goûte des nuages qui ne peuvent être ceux que je connais, sens sur ma peau des chutes d'eau qui ne sont pas connues par nos fleuves, nos lacs ou nos ruisseaux, j'entends des grouillements qui ne peuvent pas être ceux de créatures foulant nos terres.
Du passé, du futur... d'ailleurs ? Je ne le saurais jamais. La masse me crache sur la route. Autour la nuit a retrouvé sa transparence parfaite. Il n’y a plus rien de ce phénomène, plus même la trace de cette sublime brume nocturne. Je me sens vidée, comme nettoyée de l’intérieur, mes jambes sont tremblantes d’émotion et de peur. Je m’étends, presque allongée sur la route. Je suis aveuglée par la crudité de la lumière du lampadaire, à présent dévoilé de tout mystère.
Lorsque mon souffle s’apaise enfin, j'ai acquis une certitude. Elle a prit ce qu’elle voulait, s’est imprégnée de ce qu’il lui fallait et elle est partie. Découvrir d’autres mondes peut-être. Demain sera un jour sans brume.

PRIX

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Olivier Royer · il y a
Bonsoir :)
Le titre est très beau, très évocateur, cela donne envie de te lire ! J'ai apprécié comment tu amènes l'élément fantastique, et comment les sentiments du "je" évoluent petit à petit, vers une forme de fascination transie. Il y a cependant certaines phrases qui, je trouve, heurtent un peu la lecture, notamment "Et en même temps quel citadin aussi blasé que moi des nuits lampadaires pleines de sirènes et de pots d’échappements, de cris et de poubelles qui roulent ne serait pas ému par la pureté de cette nuit froide et silencieuse ?" : il y a un problème de rythme dans cette phrase, une certaine lourdeur, du aux "pleines de...." qui s'éternisent un peu, je pense que ça peut gagner en légèreté, en simplicité, si tu ne sélectionnais qu'un seul élément. Il y a aussi des moments où des virgules, des pauses seraient bienvenues, et inversement, certains passages un peu abrupts : "Ca fond justement", ou "de m'être servie, destructrice", avec le "destructrice, un peu abrupt dans le rythme de la phrase. Autrement, il y a de belles formules, des moments de poésie que j'ai trouvé assez forts "les flots de lumière cotonneux à travers le vitrail de ses branches" : j'ai beaucoup aimé cette image, et la comparaison des branches à un vitrail !
En tout cas, c'est très plaisant de se laisser bercer par ton imaginaire :)

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Pikkupaa · il y a
Merci ! Ça c'est du commentaire :) je ferai attention à tous ces points pour peut-être réécrire le texte pour moi. Merci beaucoup !! :)
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Serge Debono · il y a
Une rencontre glaçante avec la Brume. Un texte captivant, une idée originale et un récit bien maîtrisé. Bravo ! Si ça vous tente http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Coraline Parmentier · il y a
Génial très prenant ! Vous avez mes voix !
Si vous voulez connaître mes déesses des eaux, vous pouvez embraquer sur la barque solaire du dieu Rê et rejoindre mon royaume embrumé...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pikkupaa · il y a
Merci :) :)
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Pascal Depresle · il y a
Très bon texte qui ne lâche pas. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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Pikkupaa · il y a
Merci Pascal ! J'irai jeter un oeil.
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Abi Allano · il y a
une expérience extraordinaire , j'aime beaucoup votre texte!
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Pikkupaa · il y a
Merci beaucoup à vous ! :)
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Mjo · il y a
je me suis laissée bercer par vos mots. Vote.
Si ça vous chante je vous invite à lire mon TTC:" Perdu dans la brume"

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Pikkupaa · il y a
Merci beaucoup Mjo :)
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