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Demain, peut-être

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Marie

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Il l'a dit. Allongée sur son lit d'hôpital, Adela se remémore la promesse de son père. Assis près d'elle, il l'avait regardée intensément. Elle avait scruté sa bouche, quémandé les paroles d'un être de confiance. Ses lèvres aimantes avaient pourtant prononcé des mots pâles. Dans un murmure, il avait dit : « Demain, peut-être... ». Il avait pris tant de précaution...

Perles d'amour
roulent
sur ses joues

Elle voudrait s'appuyer sur ces mots, mais « peut-être » a rendu « demain » trop fragile. Depuis trois semaines, elle n'entend que des incertitudes. Ni ses proches, ni les médecins, ni les infirmières ne savent. Alors, si les adultes ignorent, qui lui rendra sa liberté ?
De toute façon, Adela a compris qu'elle ne serait plus une petite fille de dix ans. En quelques jours, elle est entrée dans un espace indéfini, hors de l'enfance ; un espace inconnu des autres, dont on ne lui a jamais parlé parce que cela arrive rarement à son âge. La maladie s'est incrustée dans sa vie. Elle ne connaît pas encore le nom de cette intruse avec laquelle elle devra coexister désormais.

Passagère clandestine
trouble
le sang de l'insouciance

Fantômes du jour et de la nuit, les blouses blanches rôdent dans sa chambre. Silencieuses, souriantes, les silhouettes entrent et sortent dans une chorégraphie orchestrée par les soins, les analyses, les repas, les relevés de température. Adela déteste leur arrivée imprévisible. Elles frappent en même temps qu'elles poussent la porte, sans attendre son autorisation. À la maison, ses parents respectent la règle de cette zone réservée à l'intimité. Adela voudrait pleurer tranquille. Elle a souvent envie de se cacher dans un coin pour laisser couler ses peurs, sa tristesse, sa fatigue. Les phrases toutes faites du personnel, leur compassion superficielle, sonnent comme le mensonge.
Adela veut bouger, courir, rire, chahuter, sauter, crier. La chambre est trop petite pour ça.
Les draps blancs pèsent sur ses jambes. Elle veut retourner dans son univers.

Sur le tapis à bouclettes
tendres peluches
jouets éparpillés

Au début, Adela passait la journée à regarder la télé. À présent, étourdie par le flot d'images, elle en vient à mélanger les personnages et les histoires. Alors elle coupe le son, et rit parfois de certaines scènes. Le mercredi, ses amies viennent la voir, mais au fil des jours, elle disparaît du collège. Elle ne fait plus partie des ragots du self, des potins de la récré, qui font et défont les amitiés. Elle tourne le bracelet à son poignet qui les unit depuis la rentrée. Chaque fil de couleur représente l'une d'elles. Adela est jaune ; comme le soleil. Sortir... dans le jardin couvert de feuilles d'automne, dans la cour pour attraper le chat des voisins, dans la rue bordée de magasins.

Fenêtre close
cogne le temps
l'enfance passe

Ce matin, Adela ne veut rien voir, rien entendre. Elle garde les yeux fermés et reste sous la couverture. Elle inspire jusqu'à imaginer le parfum d'agrumes de l'assouplissant que Maman utilise pour laver les draps. Elle voudrait entendre son petit frère dans le couloir et Papa qui se prépare dans la salle de bain. Ils vont venir. Tout à l'heure. Ils ont rendez-vous avec le médecin. Adela se concentre sur les battements de son cœur. Il va vite et fort. Pourtant son corps est lourd. Elle a mal dormi. Elle a pleuré. Quand l'infirmière de nuit a fait sa tournée, sans rien dire, elle s'est assise dans le fauteuil rose près du lit. Adela a tendu la main. Celle de l'infirmière l'a couverte de chaleur maternelle jusqu'à ce que la confiance apporte le sommeil.
La porte ouvre une brèche dans l'obscurité. Le petit-déjeuner entre sans odeur. Le plateau se pose sur la desserte. Puis l'aide-soignante remonte le volet roulant et lentement, la chambre se teinte de gris. Adela ne bouge pas.

Nuit de coton
jour tamisé
cache le chagrin

La matinée avance dans le rituel des chariots métalliques qui parcourent l'étage. Le grincement des semelles en caoutchouc sur le lino annonce les premières visites. Les paroles feutrées ne laissent rien filtrer des interrogations ni du secret médical. Bientôt, ils seront là.
À 10 heures, les parents toquent à la porte. Ils amènent le sourire des retrouvailles et la tendresse. Adela interrompt le jeu sur sa tablette. Sa mère l'enveloppe dans ses bras, caresse ses cheveux encore ébouriffés. Son père appuie un franc baiser sur sa joue. Adela les respire un à un. Le médecin arrive à son tour, incarnation de l'espoir et de la peur au visage impassible. Tandis qu'il énonce les banalités d'usage, la fillette sonde du regard le dossier bleu entre ses mains.

Ligne de vie
interrompue.
Demain, peut-être...

PRIX

Image de Hiver 2017
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Marie · il y a
Merci Robert. J'étais absente de Short depuis plusieurs mois, et cette réflexion sur l'écriture et la mise en lecture ouvre à nouveau la porte. Ce texte n'est pas lié à un vécu personnel mais les émotions récoltées ici et là restent parfois en sommeil jusqu'à ce qu'elles trouvent forme par les mots. Une part de mystère demeure...
·
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Robert Pastor · il y a
Partons du principe qu'un texte publié échappe à son auteur. Publication signifie donc que la chose devient publique, elle échappe donc à la propriété de son auteur, qui avait encore le choix de le garder , de le laisser sur le chevet, le lire et le relire AD vitam eternae.
Mais maintenant qu'il est presque entre les mains de ses lecteurs et des censeurs certaines choses plutôt crues peuvent encore être dites. À la condition de ne parler que du texte et rien que de lui.
En particulier , il me semble important de rêvenir sur le pourquoi vous , auteur avez décidé d'en dévoiler le contenu.
Dans mon idée il y a une lutte interne intérieure à l'auteur entre la limite de la pudeur et une forme de fierté de publier un texte dont vous pensez le plus grand bien. Ce texte méritait donc d'être publier, le partage importait, puisqu'il pouvait toucher d'autres personnes concernées par la même fatalité.
Il y aurait, si l'on suit ce raisonnement, un Espace tenu comme une feuille de bible entre la pudeur qui retient la main et la petite voix qui insiste et pousse au partage.
Le fossé a été franchi et vous avez publié. Il vient de là une autre question. Êtes vous en mesure de mettre autant d'émotions dans un autre texte, quelqu'en soit le sujet.
Il faut que le sujet inspire bien entendu. Sinon, le résultat sera moins bon.

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Max Delvo · il y a
C'est un très très beau texte, lourd de sens, ils sont nombreux les enfants otages des maladies et les parents anéantis; votre oeuvre nous amènent à penser à eux.
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Marie · il y a
... et ils sont si courageux
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Scribouille · il y a
Très beau texte, on y est dans cet hôpital avec cette petite fille. Très réussi.
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Marie · il y a
Merci Scribouille.
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Didier Poussin · il y a
Dans un certain temps
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Marie · il y a
Oui....
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Vrac · il y a
Il faudrait envoyer un clown du rire médecin ... mais c'est une histoire, on veut le croire. Vote
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Marie · il y a
L'association Hôpital sourire essaie d'apporter la joie sur les petites frimousses. ça marche pas toujours...
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Isabelle Lambin · il y a
Un sujet délicat et émouvant traité avec sensibilité. Bravo.
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Marie · il y a
Merci. Tous les enfants devraient pouvoir sourire à la vie
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André Page · il y a
Bravo Marie, mon vote à nouveau.
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Marie · il y a
Merci...à nouveau
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Zalma Solange Schneider · il y a
Une écriture lumineuse et poétique pour une histoire sombre et tragique...
Mon vote !

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Marie · il y a
Merci.
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F. Gouelan · il y a
J'aime les petits refrains qui intensifient le texte.
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